Vers inspirés par la vue du crâne de Schiller

by Johann Wolfgang Von Goethe (1749–1832) French

VERS
INSPIRÉS PAR LA VUE DU CRÂNE DE SCHILLER.

Au milieu d’un amas d’ossements humains j’appris
comment les crânes alignés s’ajustent et s’accordent ;
et je pensai au temps qui n’est plus, au temps qui s’est
perdu dans le lointain grisâtre du passé. Les voilà debout,
étroitement rangés sur une même file, ceux qui
naguère se haïssaient, et les bras robustes qui se sont
porté des coups meurtriers, on les a entassés pêle-mêle,
afin que, tranquilles et paisibles, ils puissent se reposer
ici. Omoplates arrachées des épaules qui vous devaient
leur vigueur, qui songe à vous demander quel fardeau
il vous a fallu porter ? Et vous qui fûtes plus gracieusement
actifs, vos mains, vos pieds délicats ont été jetés
loin des sillons de la vie ! Pauvres pèlerins épuisés de
fatigues, c’est en vain que vous avez espéré trouver le
repos dans la nuit des sépulcres, on vous a fait revenir
à la lumière du jour ! Quelque précieux qu’ait été le
noyau, qui peut aimer l’écorce sèche et vide ? Elle a
été tracée pour moi, adepte bienheureux, l’écriture dont
le sens sacré ne se révèle pas à tout le monde ! Je l’ai
saisi ce sens sacré lorsqu’au milieu d’une masse d’ossements
inertes j’ai reconnu une image précieuse, inestimable.
À son aspect, l’étroit espace qui renfermait ces
ossements s’est élargi pour moi, ces murs glacés couverts
de moisissures se sont échauffés, embaumés, et je
me suis senti ranimé comme si une source de vie venait
de s’échapper tout à coup du sein de la mort ! Comme
elle m’enchantait mystérieusement la forme qui portait
encore la trace de la pensée divine ! Son aspect m’a
transporté sur les rives de cette mer dont les vagues agitées charrient sans cesse des créations éphémères
et gonflées comme elle ! Vase mystérieux ! toi qui prononças
des oracles, suis-je digne de te tenir dans ma
main ? Ô toi, le plus grand des trésors, je veux te voler
pieusement à la destruction, je veux te porter à l’air
libre et me tourner dévotement avec toi vers les rayons
du soleil. Quel plus grand bien l’homme peut-il espérer
en ce monde, si ce n’est que la nature daigne se révéler
à lui, en lui montrant comment elle fait s’évaporer
en pur esprit ce qui était solide, et comment elle solidifie
les productions du pur esprit.

FIN DES MAXIMES ET RÉFLEXIONS.

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