Rimes familières/À M. Gabriel Fauré

by Camille Saint-Saëns

 
Ah ! tu veux échapper à mes vers, misérable !
                        Tu crois les éviter.
Ils sont comme la pluie : il n’est ni Dieu ni Diable
                        Qui les puisse arrêter.

Ils iront te trouver, franchissant les provinces
                        Et les départements,
Ainsi que l’hirondelle avec ses ailes minces
                        Bravant les éléments.


Si tu fermes ta porte, alors par la fenêtre
                        Ils te viendront encor,
Étincelants, cruels, comme de la Pharètre
                        Sortent des flèches d’or ;

Et tu seras criblé de rimes acérées
                        Pénétrant jusqu’au cœur ;
Et tu pousseras des clameurs désespérées
                        Sans calmer leur fureur.

Pour te défendre, Aulète à l’oreille rebelle,
                        Tu brandiras en vain
Du dieu Pan qui t’a fait l’existence si belle
                        La flûte dans ta main.

Elle rend sous ta lèvre experte et charmeresse
                        Un son voluptueux
Qui nous donne parfois l’inquiétante ivresse
                        D’un parfum vénéneux ;


Des accords savoureux, inouïs, téméraires,
                        Semant un vague effroi,
Apportant un écho des surhumaines sphères,
                        Inconnus avant toi.

Mais l’essaim de mes vers, tourbillonnant, farouche,
                        Sur elle s’abattra,
Obstruant les tuyaux ; le sens deviendra louche
                        Des sons qu’elle émettra ;

Puis, jouet inutile entre tes mains d’athlète,
                        La flûte se taira.
O vengeance terrible et dont l’ingrat poète
                        Le premier gémira !

Car, pour lui, le retour de la rose ingénue
                        Après l’hiver méchant,
Après un jour brûlant la fraîcheur revenue
                        Ne valent pas ton chant !

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