Épître 10

by Voltaire - François-Marie Arouet French

De cet agréable rivage où ces jours passés on vous vit faire, hélas ! Un trop court voyage, je vous envoie un manuscrit qui d’un écrivain bel esprit n’est point assurément l’ouvrage, mais qui vous plaira davantage que le livre le mieux écrit : c’est la recette d’un potage. Je sais que le dieu que je sers, Apollon, souvent vous demande votre avis sur ses nouveaux airs ; vous êtes connaisseuse en vers ; mais vous n’êtes pas moins gourmande. Vous ne pouvez donc trop payer cette appétissante recette que je viens de vous envoyer. Ma muse timide et discrète n’ose encor pour vous s’employer. Je ne suis pas votre poëte ; mais je suis votre cuisinier. Mais quoi ! Le destin, dont la haine m’accable aujourd’hui de ses coups, sera-t-il jamais assez doux pour me rassembler avec vous entre Comus et Melpomène, et que cet hiver me ramène versifiant à vos genoux ? Ô des soupers charmante reine, fassent les dieux que les guerbois vous donnent perdrix à douzaine, poules de Caux, chapons du Maine ! Et pensez à moi quelquefois, quand vous mangerez sur la Seine des potages à la brunois.

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