Luce sub ipsa

 
Le Canada brillait de sa beauté première
Dans l’éblouissement vaste de la lumière
Que l’été radieux, fécond et solennel,
N’avait versée encor que sous l’œil éternel.
Il dormait, entouré d’un farouche mystère,
Plein d’une majesté que nul âge n’altère,
Bercé, dans son sommeil, par les concerts géants
D’insondables forêts et de deux océans
Entre les bords desquels il allongeait son torse
Tout palpitant d’ardeur, tout débordant de force.

Il dormait, inconnu, sauvage et souverain,
Sous l’immuable azur d’un ciel pur et serein.
Son fleuve, déroulant sa nappe gigantesque
Sous l’ombrage d’un bois d’une grandeur dantesque,
N’était jamais troublé que par les ouragans,
Que par je pied léger des grands cerfs élégants
Qui venaient, entr’ouvrant les rameaux de ses rives,
S’abreuver à des eaux transparentes et vives.
Ses monts, dont le sommet touche au dôme du ciel,
N’avaient dû tressaillir qu’au souffle originel,
Et ses lacs infinis, ses blanches cataractes
Croulant sous les arceaux de savanes compactes
Dont nul œil n’aurait pu scruter la profondeur,
Ses pins majestueux bouillonnants de verdeur,
Ses brises, ses oiseaux, ses plantes, ses ramures,
Mariant leurs clameurs, leurs refrains, leurs murmures,
Disaient l’hymne d’amour que la virginité
Des forêts et des eaux chante à l’immensité.

Depuis combien de temps le géant solitaire
Sommeillait-il ainsi sous les astres ? Mystère.

Bien qu’il eût près d’un quart du globe entre les bras,
L’immortel Magellan ne l’entrevoyait pas.
Il était né le jour où l’Amérique blonde
Sortit, comme Cypris, du sein fumant de l’onde,
Et vivait ombragé des palmes de la paix.
Aucun bronze tonnant ne l’éveillait jamais.
Les longs rugissements des fauves en délire
Pour lui vibraient ainsi que les sons d’une lyre,
Et l’échevèlement du nuage irrité
Versait une ombre douce à son front indompté.
Il reposait avec toute la quiétude
Que donne à l’Ignoré l’immense solitude,
Et ne redoutait rien que les feux du soleil.

Un jour, l’Esprit des Bois, sortant d’un long sommeil,
Frissonna tout à coup dans son antre farouche…
Il en sortit, hagard et l’écume à la bouche,
Poussant un cri qui fit tressaillir le rocher :
Des rayons inconnus venaient de le toucher,
Et ces rayons faisaient clignoter sa paupière.
Il se sentit saisi par l’angoisse dernière.

Alors, se roidissant, il marcha vers des flots
Qui roulaient sourdement de sinistres sanglots…
Tremblant comme Satan poursuivi par le Glaive,
Il gravit un rocher dominant une grève,
Et, s’arrêtant, tourna les yeux vers le Levant.

À cet instant, des bruits, apportés par le vent,
Firent dresser d’horreur les plumes de son aile.

Et les rayons toujours aveuglaient sa prunelle.

Bientôt il aperçut sous le dôme des bois
Des hommes qui plantaient dans le sol une croix
Auprès d’un drapeau blanc déroulé par la brise ;
Et, malgré les clameurs du flot voisin qui brise,
Malgré les mille bruits des sauvages déserts,
Il entendit deux voix tressaillir dans les airs.
L’une balbutia ce grand mot : Délivrance !
Et l’autre, plus distincte et plus mâle, dit : France !

A ces mots, où vibrait un indicible orgueil,
L’Esprit des Bois sentit des pleurs mouiller son œil,
Et, comme pour jeter l’insulte à la lumière,
Il étendit son bras crispé vers la bannière
Et vers la croix versant leurs sublimes lueurs,
Puis, chancelant, le front ruisselant de sueurs,
Soudain il disparut ainsi que dans un gouffre,
Laissant derrière lui l’âcre senteur du soufre.

Formidables d’éclat, la bannière et la croix
Avaient enfin chassé le vieil Esprit des Bois,
Et la Liberté sainte, ouvrant ses ailes d’ange
Sur ce vaincu sans nom que nul pouvoir ne venge,
Dans l’infini volait, une torche à la main,
Et toutes trois ensemble éclairaient le chemin
Des aïeux qui venaient au bord d’un fleuve immense
Déposer le berceau d’une nouvelle France.

Collection: 
1904

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