Divagations/Un spectacle interrompu

by Stéphane Mallarmé (1842–1898) · 1897 French

Le petit théâtre des Prodigalités adjoint l’exhibition d’un vivant cousin d’Atta Troll ou de Martin à sa féerie classique la Bête et le Génie ;
j’avais, pour reconnaître l’invitation du billet
double hier égaré chez moi, posé mon chapeau
dans la stalle vacante à mes côtés, une absence
d’ami y témoignait du goût général à esquiver
ce naïf spectacle. Que se passait-il devant moi ?
rien, sauf que : de pâleurs évasives de mousseline
se réfugiant sur vingt piédestaux en
architecture de Bagdad, sortaient un sourire et
des bras ouverts à la lourdeur triste de l’ours :
tandis que le héros, de ces sylphides évocateur
et leur gardien, un clown, dans sa haute nudité
d’argent, raillait l’animal par notre supériorité.
Jouir comme la foule du mythe inclus dans
toute banalité, quel repos et, sans voisins où
verser des réflexions, voir l’ordinaire et splendide
veille trouvée à la rampe par ma recherche
assoupie d’imaginations ou de symboles. Étranger
à mainte réminiscence de pareilles soirées,
l’accident le plus neuf ! suscita mon attention :
une des nombreuses salves d’applaudissements
décernés selon l’enthousiasme à l’illustration sur
la scène du privilège authentique de l’Homme,
venait, brisée par quoi ? de cesser net, avec un
fixe fracas de gloire à l’apogée, inhabile à se
répandre. Tout oreilles, il fallut être tout yeux.
Au geste du pantin, une paume crispée dans
l’air ouvrant les cinq doigts, je compris, qu’il
avait, l’ingénieux ! capté les sympathies par la
mine d’attraper au vol quelque chose, figure (et c’est tout) de la facilité dont est par chacun
prise une idée : et qu’ému au léger vent, l’ours
rythmiquement et doucement levé interrogeait
cet exploit, une griffe posée sur les rubans de
l’épaule humaine. Personne qui ne haletât,
tant cette situation portait de conséquences
graves pour l’honneur de la race : qu’allait-il
arriver ? L’autre patte s’abattit, souple, contre
un bras longeant le maillot ; et l’on vit, couple
uni dans un secret rapprochement, comme un
homme inférieur, trapu, bon, debout sur l’écartement
de deux jambes de poil, étreindre pour y
apprendre les pratiques du génie, et son crâne
au noir museau ne l’atteignant qu’à la moitié, le
buste de son frère brillant et surnaturel : mais
qui, lui ! exhaussait, la bouche folle de vague,
un chef affreux remuant par un fil visible dans
l’horreur les dénégations véritables d’une
mouche de papier et d’or. Spectacle clair, plus
que les tréteaux vaste, avec ce don, propre à
l’art, de durer longtemps : pour le parfaire
je laissai, sans que m’offusquât l’attitude probablement
fatale prise par le mime dépositaire
de notre orgueil, jaillir tacitement le
discours interdit au rejeton des sites arctiques :
« Sois bon (c’était le sens), et plutôt que de
manquer à la charité, explique-moi la vertu de
cette atmosphère de splendeur, de poussière et
de voix, où tu m’appris à me mouvoir. Ma
requête, pressante, est juste, que tu ne sembles pas, en une angoisse qui n’est que feinte,
répondre ne savoir, élancé aux régions de la
sagesse, aîné subtil ! à moi, pour te faire libre,
vêtu encore du séjour informe des cavernes où
je replongeai, dans la nuit d’époques humbles
ma force latente. Authentiquons, par cette embrassade
étroite, devant la multitude siégeant à
cette fin, le pacte de notre réconciliation. »
L’absence d’aucun souffle unie à l’espace, dans
quel lieu absolu vivais-je, un des drames de
l’histoire astrale élisant, pour s’y produire, ce
modeste théâtre ! La foule s’effaçait, toute, en
l’emblème de sa situation spirituelle magnifiant
la scène : dispensateur moderne de l’extase,
seul, avec l’impartialité d’une chose élémentaire,
le gaz, dans les hauteurs de la salle, continuait
un bruit lumineux d’attente.

More poems by Stéphane Mallarmé

All poems by Stéphane Mallarmé →