Épître 6

by Voltaire - François-Marie Arouet

Tu sortais des bras du sommeil, et déjà l’oeil du jour voyait briller tes charmes, lorsque le tendre amour parut à ton réveil ; il te baisait les mains, qu’il baignait de ses larmes. « ingrate, te dit-il, ne te souvient-il plus des bienfaits que sur toi l’amour a répandus ? J’avais une autre espérance lorsque je te donnai ces traits, cette beauté, qui, malgré ta sévérité, sont l’objet de ta complaisance. Je t’inspirai toujours du goût pour les plaisirs, le soin de plaire au monde, et même des désirs ; que dis-je ! Ces vertus qu’en toi la cour admire, ingrate, tu les tiens de moi. Hélas ! Je voulais par toi ramener dans mon empire la candeur, la bonne foi, l’inébranlable constance, et surtout cette bienséance qui met l’honneur en sûreté, que suivent le mystère et la délicatesse, qui rend la moins fière beauté respectable dans sa faiblesse. Voudrais-tu mépriser tant de dons précieux ? N’occuperas-tu tes beaux yeux qu’à lire Massillon, Bourdaloue, et La Rue ? Ah ! Sur d’autres objets daigne arrêter ta vue : qu’une austère dévotion de tes sens combattus ne soit plus la maîtresse ; ton coeur est né pour la tendresse, c’est ta seule vocation. La nuit s’avance avec vitesse ; profite de l’éclat du jour : les plaisirs ont leur temps, la sagesse a son tour. Dans ta jeunesse fais l’amour, et ton salut dans ta vieillesse. » ainsi parlait ce dieu. Déjà même en secret peut-être de ton coeur il s’allait rendre maître ; mais au bord de ton lit il vit soudain paraître le révérend père Quinquet. L’amour, à l’aspect terrible de son rival théatin, te croyant incorrigible, las de te prêcher en vain, et de verser sur toi des larmes inutiles, retourna dans Paris, où tout vit sous sa loi, tenter des beautés plus faciles, mais bien moins aimables que toi.

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