Épître 35

by Voltaire - François-Marie Arouet

Le curé qui vous baptisa du beau surnom de muse et grâce , sur vous un peu prophétisa ; il prévit que sur votre trace croîtrait le laurier du Parnasse dont La Suze se couronna, et le myrte qu’elle porta, quand, d’amour suivant la déesse, ses tendres feux elle mêla aux froides ondes du permesse. Mais en un point il se trompa : car jamais il ne devina qu’étant si belle, elle sera ce que les sots appellent sage, et qu’à vingt ans, et par delà, muse et grâce conservera la tendre fleur du pucelage, fleur délicate qui tomba toujours au printemps du bel âge, et que le ciel fit pour cela. Quoi ! Vous en êtes encor là ! Muse et grâce, que c’est dommage ! Vous me répondez doucement que les neuf bégueules savantes, toujours chantant, toujours rimant, toujours les yeux au firmament, avec leurs têtes de pédantes, avaient peu de tempérament, et que leurs bouches éloquentes s’ouvraient pour brailler seulement, et non pour mettre tendrement deux lèvres fraîches et charmantes sur les lèvres appétissantes de quelque vigoureux amant. Je veux croire chrétiennement ces histoires impertinentes. Mais, ma chère Lubert, en cas que ces filles sempiternelles conservent pour ces doux ébats des aversions si fidèles, si ces déesses sont cruelles, si jamais amant dans ses bras n’a froissé leurs gauches appas, si les neuf muses sont pucelles, les trois grâces ne le sont pas. Quittez donc votre faible excuse ; vos jours languissent consumés dans l’abstinence qui les use : un faux préjugé vous abuse. Chantez, et, s’il le faut, rimez ; ayez tout l’esprit d’une muse : mais, si vous êtes grâce, aimez.

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