Épître 21

by Voltaire - François-Marie Arouet

Je me flattais de l’espérance d’aller goûter quelque repos dans votre maison de plaisance ; mais Vinache a ma confiance, et j’ai donné la préférence sur le plus grand de nos héros au plus grand charlatan de France. Ce discours vous déplaira fort ; et je confesse que j’ai tort de parler du soin de ma vie à celui qui n’eut d’autre envie que de chercher partout la mort. Mais souffrez que je vous réponde, sans m’attirer votre courroux, que j’ai plus de raisons que vous de vouloir rester dans ce monde ; car si quelque coup de canon, dans vos beaux jours brillants de gloire, vous eût envoyé chez Pluton, voyez la consolation que vous auriez dans la nuit noire, lorsque vous sauriez la façon dont vous aurait traité l’histoire ! Paris vous eût premièrement fait un service fort célèbre, en présence du parlement ; et quelque prélat ignorant aurait prononcé hardiment une longue oraison funèbre, qu’il n’eût pas faite assurément. Puis, en vertueux capitaine, on vous aurait proprement mis dans l’église de Saint-Denis, entre Du Guesclin et Turenne. Mais si quelque jour, moi chétif, j’allais passer le noir esquif, je n’aurais qu’une vile bière ; deux prêtres s’en iraient gaîment porter ma figure légère, et la loger mesquinement dans un recoin du cimetière. Mes nièces, au lieu de prière, et mon janséniste de frère, riraient à mon enterrement ; et j’aurais l’honneur seulement que quelque muse médisante m’affublerait, pour monument, d’une épitaphe impertinente. Vous voyez donc très-clairement qu’il est bon que je me conserve, pour être encor témoin longtemps de tous les exploits éclatants que le seigneur Dieu vous réserve.

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