Épître 121

by Voltaire - François-Marie Arouet

Fleuve heureux du Léthé, j’allais passer ton onde, dont j’ai vu si souvent les bords : lassé de ma souffrance, et du jour, et du monde, je descendais en paix dans l’empire des morts, lorsque Tibulle et Délie avec l’hymen et l’amour ont embelli mon séjour, et m’ont fait aimer la vie. Les glaces de mon coeur ont ressenti leurs feux ; la Parque a renoué ma trame désunie ; leur bonheur me rend heureux. Enfin vous renoncez, mon aimable Tibulle, à ce fracas de Rome, au luxe, aux vanités, à tous ces faux plaisirs célébrés par Catulle ; et vous osez dans ma cellule goûter de pures voluptés ! Des petits-maîtres emportés, gens sans pudeur et sans scrupule, dans leurs indécentes gaîtés voudront tourner en ridicule la réforme où vous vous jetez. Sans doute ils vous diront que Vénus la friponne, la Vénus des soupers, la Vénus d’un moment, la Vénus qui n’aime personne, qui séduit tant de monde, et qui n’a point d’amant, vaut mieux que la Vénus et tendre et raisonnable, que tout homme de bien doit servir constamment. Ne croyez pas imprudemment cette doctrine abominable. Aimez toujours Délie : heureux entre ses bras, osez chanter sur votre lyre ses vertus comme ses appas. Du véritable amour établissez l’empire ; les beaux esprits romains ne le connaissent pas.

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