Épître 116

by Voltaire - François-Marie Arouet

Mon très-aimable successeur, de la France historiographe, votre indigne prédécesseur attend de vous son épitaphe. Au bout de quatre-vingts hivers, dans mon obscurité profonde, enseveli dans mes déserts, je me tiens déjà mort au monde. Mais sur le point d’être jeté au fond de la nuit éternelle, comme tant d’autres l’ont été, tout ce que je vois me rappelle à ce monde que j’ai quitté. Si vers le soir un triste orage vient ternir l’éclat d’un beau jour, je me souviens qu’à votre cour le temps change encor davantage. Si mes paons de leur beau plumage me font admirer les couleurs, je crois voir nos jeunes seigneurs avec leur brillant étalage ; et mes coqs d’Inde sont l’image de leurs pesants imitateurs. De vos courtisans hypocrites mes chats me rappellent les tours ; les renards, autres chattemittes, se glissant dans mes basses-cours, me font penser à des jésuites. Puis-je voir mes troupeaux bêlants qu’un loup impunément dévore, sans songer à des conquérants qui sont beaucoup plus loups encore ? Lorsque les chantres du printemps réjouissent de leurs accents mes jardins et mon toit rustique, lorsque mes sens en sont ravis, on me soutient que leur musique cède aux bémols des Monsignys, qu’on chante à l’opéra-comique. Quel bruit chez le peuple helvétique ! Brionne arrive ; on est surpris, on croit voir Pallas ou Cypris, ou la reine des immortelles : mais chacun m’apprend qu’à Paris il en est cent presque aussi belles. Je lis cet éloge éloquent que Thomas a fait savamment des dames de Rome et d’Athène. On me dit : « partez promptement ; venez sur les bords de la Seine, et vous en direz tout autant, avec moins d’esprit et de peine. » ainsi, du monde détrompé, tout m’en parle, tout m’y ramène ; serais-je un esclave échappé que tient encore un bout de chaîne ? Non, je ne suis point faible assez pour regretter des jours stériles, perdus bien plutôt que passés parmi tant d’erreurs inutiles. Adieu, faites de jolis riens, vous encor dans l’âge de plaire, vous que les amours et leur mère tiennent toujours dans leurs liens. Nos solides historiens sont des auteurs bien respectables ; mais à vos chers concitoyens que faut-il, mon ami ? Des fables.

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