Élégie des Marins
Les mois noirs sont arrivés : — Avec eux le mauvais
temps est venu, — Le temps cruel, impitoyable — Pour
ceux qui sont dehors chaque jour.
Dans la fureur du jour et de la nuit, — Sans un arrêt,
sur ma maison close, — La vieille demeure qui gémit
et qui tremble, — J’entends le vent passer.
Parfois il arrive, tranquille, — Et siffle gaiement à
chaque interstice ; — Mais tout à coup il rassemble
ses forces — Pour s’élancer comme un cheval emporté.
Les grands arbres les plus vigoureux — Sont tordus
par la bête effrayante ; — Et les maisons sur les collines
— Ont leurs toits arrachés.
Les feuilles et la paille volent — À travers l’atmosphère
humide, pleine de rumeurs, — De rumeurs et
(l’obscurité, — Dans le tourbillon de la tourmente,
Oh ! quel affreux temps est venu ! — Pluie et vent de
tout côté, — Chaque jour, dans la vallée, sur la colline ;
— Aujourd’hui est pire qu’hier.
⁂
Malgré le temps qui fait rage, — Le pauvre laboureur,
— Depuis l’aube et sans cesse, — Bêche les
champs pour le blé.
Mais d’autres sont encore à plaindre — Qui gagnent
leur vie au milieu des dangers, — Dans une barque ballottée
— Sur la profonde mer désentravée.
Ceux-là sont constamment en face — De la mort horrible,
dans leur bateau : — Le bateau vibre et grince —
De la cime aux profondeurs du sillon liquide.
Nul ne sait quelle vie — Ont là-bas les gens de mer,
— Au loin, parmi les tempêtes, — Eux, les laboureurs
des vagues.
Ô vous, dans votre lit chaud, la nuit, — Savez-vous
quand, comment — Et où, sur la mer, mourront — Les
pauvres matelots de notre pays ?
Dans les arbres, le vent sauvage hurle, — Mais vous
dormez dans votre lit ; — Fenêtres et portes sont bien
closes : — Vous n’entendez pas la mer en furie.
Trois fois j’ai fait le tour de la terre, — Car sur la mer
j’ai longtemps erré, — Et trois fois j’ai vu la mort
m’apparaître — Entre l’eau et les cieux.
Aussi quand vient le temps effréné, — Mon esprit par-
court l’immensité, — L’immensité des mers furieuses,
— À la suite de tous les marins.
Encore si le cadavre venait — Vers la mère-patrie,
sur le flux, — Alors sur la terre bénite — S’en iraient
prier l’épouse et l’enfant !
L’autre jour, devant le seuil de ma cour, — Une
jeune femme, éperdument, criait, — Allant chercher le
corps de son époux, — Noyé au port de Saint-Malo.
Mais combien qui ne viendront pas — À leur vieille
paroisse pour le sommeil suprême ! — Jetés d’un côté,
jetés de l’autre — Il ne parviendra d’eux aucune
nouvelle.
Quand le vent hurlera à votre porte, — Priez pour les
gens de mer — Madame Marie de Bon-Secours — Qu’elle
les sauve de l’eau.
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