L’Antiquité celtique

by Erwan Berthou (1861–1933) · 1904 French

X

L’ANTIQUITÉ CELTIQUE

Au temps, maintenant couvert d’obscurité, — Au
temps très ancien, d’avant l’ère chrétienne, — Si vieux
qu’on en perd le souvenir ; — Sans doute peu de temps
après le débordement des mers ; — La race des Celtes,
née en Asie, — Descendit en Europe pour se procurer
de la terre et un toit.

Venant d’un pays où survivait encore le souvenir —
Des premiers Parents enseignés par Dieu même, — Noé,
Abraham et les vénérables Patriarches, — Sur les montagnes
arides, au sein des forêts vertes, — Partout où
les Celtes passaient, partout, — En l’honneur de la
Divinité, ils érigeaient des pierres colossales.

La première lumière par eux fut répandue — Sur les
terres sauvages, encore sans loi et sans foyer.

⁂

D’aucuns disent qu’à cette époque n’était pas encore
ouvert — Le détroit maintenant creusé entre les deux mers,
— Qu’il n’était encore nul besoin de la barque du marinier

— Pour se rendre en Grande-Bretagne : mais qu’on s’y
rendait à pied sec. — D’autres savants disent aussi — Que
la Grande-Bretagne était déjà une île dès cette époque.

Quoi qu’il en soit, passé détroit ou passé presqu’île,
— Chaque groupement dans le pays nouveau édifia sa
nation.

Cependant tous les Celles ne passèrent point la mer : —
Un certain nombre de familles descendit en Armorique.

Rendus au cap du Bout du Monde, en Bretagne, les
hommes sans peur — Tournèrent à gauche jusqu’à la
Petite Mer ou Morbihan — « Nous ne pouvons aller plus
loin… Ici sera la halte : — Songeons donc maintenant à
bâtir un temple. »

Alors le monde contempla ce qu’il ne vit jamais : —
L’œuvre la plus colossale qui ait été édifiée sur terre. —
Nul ne sait combien d’ans, combien de siècles peut-être,
— Dura cet effort exécuté en hommage à Dieu.

Vingt mille menhirs plantés pour l’éternité, — Debout
sur la plaine, portaient la toiture de l’édifice, — Mais la
toiture des temples à cette époque était légère — Elle
n’était autre que la voûte même du ciel.

Devant le temple de Karnak, à moins qu’il ne soit
aveuglé, — L’homme est pris de vertige en songeant au
passé. — Quels hommes étiez-vous donc, ô chers ancêtres !
— Et combien petits sommes-nous aujourd’hui,
près de vous, — Puisque vous pouviez à cette époque,
et par le corps et par l’esprit, — Exécuter ces travaux
qui nous frappent de stupeur ?

Cependant là-bas, par delà La mer, — Au Dieu Eternel
on rendait le même honneur. — Partout en Grande-Bretagne,
comme en Irlande, — De cette antiquité subsistent
les vivants souvenirs.

⁂

Bien d’autres races, venues après la nôtre, — Ont été
vues, s’élevant et grandissant rapidement, — Mais aussi
rapidement toutes sont passées, — Et sur leurs ruines
restent encore les Celtes.

Si nous n’avons point édifié, ainsi qu’en certaines
contrées, — Des palais sculptés du haut en bas et sur
toutes les faces, — Ce n’est que pour observer l’antique
loi, — La loi du Dieu véritable qui portait malédiction
— Sur celui qui profanerait la figure admirable de la
terre, — Sur celui qui frapperait un coup sacrilège sur
l’œuvre du Créateur. — Nulle hache n’abattait les arbres
des bois, — Nul marteau ne brisait un roc dans les
campagnes.

⁂

Les prêtres de ces temps, les Druides vénérables, —
Enseignaient au peuple que la mort n’est rien : — Qu’est
la mort ? sinon le milieu de l’existence ? — Un voile
soudain déchiré devant une existence nouvelle ? — Sorti de rien, l’homme ne fait que passer — Mais ses bonnes
œuvres [’élèvent vers la lumière. — Malheur à celui qui
va sur le chemin du Mal : — Plus longtemps il s’affaissera
sous son fardeau. — Celui qui se dévouera pour le
bien du prochain, — Au delà de la mort s’élèvera d’un
nouveau degré.

Mort, vie et mort, et survie au Gwenved, — Parmi
ceux que nous aimâmes, au sein du bonheur.

Cette foi faisait que la foule envisageait la mort —
Plutôt avec joie même qu’avec de la crainte et des larmes.
— Dans les terribles guerres les hommes couraient
devant le danger. — Jamais ne vit-on des hommes plus
valeureux.

On a beau répéter qu’ils vivaient parmi les forêts, —
Tels que des animaux muets ou des hommes sauvages,
— Il n’y avait point alors sous les rayons du soleil —
— Un peuple plus instruit sur la vie universelle. — La
vérité luisait dans l’esprit des Druides, — Conducteurs
de la nation ordonnée par leur génie.

Les Bardes chantaient, sur leurs harpes d’or, — Les
cœurs hauts et les œuvres grandioses. — Le souffle de
Dieu entretenait le feu de leurs âmes — Et à leur suite
la foule entière se précipitait. — Ils pouvaient apaiser
la mer en fureur — Et marcher sans frôler le sol de

leurs pieds.

⁂

Il en est qui reprochent aux vieux Druides blancs —
Les sacrifices offerts par eux sur les dolmens, — Mais
ne faut-il pas, avant de juger le temps passé, — Détacher
notre esprit des temps nouveaux ? — À cette époque,
le malfaiteur détourné du bien — N’avait-il pas devant
lui cinq années pour se blanchir ? — Et quand venait
pour lui l’heure du règlement final — N’est-ce pas de
lui-même — et joyeusement — qu’il allait à la mort ?
— Aujourd’hui le fardeau du meurtrier l’accable encore,
hélas ! — Jusqu’à l’heure suprême où le fer du bourreau
s’abat sur sa nuque.

Que de sages alors ont fait le sacrifice de leur sang
— Pour détourner de la patrie le malheur et les tribulations !
— Combien peu, maintenant, marcheraient à
la mort — Pour le bien du prochain et pour celui de la
patrie ! — Combien peu, aujourd’hui, songent à sauvegarder
leur âme, — Alors qu’autrefois on croyait si fermement
en son immortalité !

Non, ne croyez point que vos ancêtres fussent des
sauvages, — Ayant vu s’élever leur esprit à de telles
hauteurs.

Ce n’est qu’ensuite qu’ils ont pu choir, lorsque les
Romains — Eurent détruit les croyances druidiques.

⁂

Un homme, dans une autre contrée, sacrifia de même
sa vie, — Mais celui-là se nommait Jésus, Fils de Dieu. — Son sacrifice nous porte à croire — Que le sang du
Sauveur était le même que le nôtre. La science nous
montre en effet que les Galiléens Sortaient aussi de
la race des Celles. — Ce qu’on ne saurait nier, contre
la vérité même, — C’est que la foi nouvelle s’implanta
rapidement, — Nos pères trouvant dans le Christianisme
— Plusieurs des croyances enseignées par le Druidisme.
— Ce qui manquait à celui-ci, — Le Christ — ô miracle !
— l’apportait avec lui ; — C’est-à-dire le mutuel amour
— Qui conduit à s’anéantir dans l’amour de Dieu.

Nous ne devons point admirer le Maître, créateur de
l’univers — Uniquement à travers sa puissance et son
immensité, — Nous ne sommes point créés pour notre
joie personnelle, — Mais aussi pour aimer fraternellement
toute créature.

Les Druides renommés, convertis à la foi chrétienne,
— Donnèrent à Jésus ses premiers prêtres : — Que de
saints par nous naguère invoqués, — Qui furent d’abord
Druides en Bretagne ! — Combien qui vinrent de l’autre
côté des flots, — Qui donnaient à Dieu les noms d’Ezuz
et d’Ior ! — Les saints monastères partout se levaient —
Où chaque moine était un barde et chaque barde un
apôtre.

⁂

Mais hélas ! vers ces temps, les Saxons sans loi, —
Venus des pays des glaces sur leurs barques de cuir, — Soufflaient en Grande-Bretagne le feu et la guerre, — Si
bien qu’elle était noire de cendres et rouge de sang. —
Et si longtemps dura la guerre maudite, — Et tant de
Saxons accouraient chaque année, — Qu’ils réussirent
à triompher de nos pères, — Les pourchassant dans
les bois et sur les montagnes.

En chantant lamentablement, d’aucuns passèrent la
mer, — Pour implorer le secours de leurs frères d’Armorique.
— Ils apportaient les lumières du Christianisme
— Qui brilleront à jamais sur le monde.

⁂

Ployés, là-bas, sous les Saxons et plus tard — Sous
les Normands, non moins haïssables, — Pendant seize
cents ans courbés, foulés aux pieds, — Nos frères de
Grande-Bretagne furent oubliés : — Nous-mêmes retenus
par les guerres de jadis, — Ensuite maltraités par les
félons francisés, — Et réduits à défendre notre existence
menacée, — Pouvions-nous ne pas les perdre de vue ?

Cependant, parfois, nous apprenions — Qu’en certaines
contrées d’Angleterre vivaient des hommes — Ne
respirant que la haine unique du Saxon, — Et qui parlaient

une langue sœur de la nôtre.

⁂

Oui, pendant seize cents années, ô Bardes de Cambrie !
— Encore que la tempête soufflât et que le ciel fût noir,
— Vous gardiez toujours de génération en génération,
le trésor : — La science des Druides à nous transmise
par votre mémoire.

Maintenant louons Dieu ! Après une nuit si longue, —
Le soleil va briller encore sur nos fronts d’acier. — Voici
venu le temps de chercher des appuis. — Irlande, Cambrie,
Écosse et Bretagne — Sont encore quatre sœurs,
bien vivantes quoique séparées : — En leur cœur le
même sang bouillonne.

Filles toutes les quatre du vieux Celte indompté, —
Voici qu’en s’éveillant elles ont la même aspiration : —
Ni bride, ni entrave de la part de l’Étranger ! — Trop
longtemps elles ont caché en elles leur angoisse ! —
L’union fait la force ! Quand nous serons unis — Le
royaume du monde appartiendra aux Celtes.

Bardes vénérés, surgissez donc de chaque côté de
l’Océan, — Le Gwenved, pour vous, n’a ni murailles ni
porte : — Gildas, Hervé, Kadok, Aneurin et Merlin, —
Liwarc’h-le-Vieux, Gwiklan, et toi Taliesin ! — Retournez
encore une fois vers l’Abred, cercle de l’angoisse, —
Faites de nous des Bardes inspirés et vigoureux, — Afin
que vos fils, rejetant le fardeau qui les écrase, — Puissent
trancher de ce monde la racine du Mal,

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