La Sourieuse
Il y avait autrefois une fille très-belle, mais qui était très-froide.
Peu à peu toutes ses amies s’étaient éloignées d’elle à cause de sa grande froideur, mais elle avait pas mal d’envieuses à cause de sa beauté, et quand on lui rapportait de méchants propos sur son compte, elle avait l’habitude de répondre fort tranquillement « C’est la jalousie. »
Or, il advint qu’un pauvre garçon, un cornemuseux du village voisin, se déclara amoureux d’elle. Franchement, il n’était pas indigne de sa main. Il était pauvre, c’est vrai, mais elle n’était pas plus
riche que lui ; d’ailleurs, il connaissait assez son métier pour en tirer un bon parti. Au surplus, il
était de mine agréable, avec de beaux yeux noirs et de charmants cheveux, un joli vêtement de velours, des jambes bien guêtrées et des rubans de couleur autour de son chapeau. Il lui fit la cour, mais la belle resta froide. Il fut repoussé dédaigneusement.
Toutefois, on put la voir un beau matin à l’église, en robe blanche à beaucoup de volants, avec de riches affiquets, un gros bouquet au sein, une couronne d’oranger très-délicate au front, et des souliers d’un satin si pâle que celles qui la virent s’avancer ainsi au milieu des bancs vers l’autel en restèrent émerveillées pour la vie. Mais elle n’épousait qu’un homme laid, un veuf, dont on pouvait compter les cheveux sur le dessus de la tête. Seulement, c’était un des riches de l’endroit, ayant une boutique où se vendaient énormément des comestibles de toute
sorte, des denrées coloniales, et jusqu’à des drogues pharmaceutiques.
Les noces faites et les réjouissances terminées, elle s’établit
derrière son comptoir et n’en bougea plus. Chose bien naturelle
dans une femme aussi privée de sentiment, elle eut tout de suite
l’esprit du négoce, la ruse de la petite marchande. Insensiblement
le bout de son nez s’affina et parut se tendre vers l’argent,
à qui il dut trouver une odeur particulière, et ses doigts s’allongèrent
pour mieux courir sur le comptoir, où ils agrippaient au
vol les sous de la pratique avec une étonnante agilité.
Elle restait belle malgré tout, et cela lui attirait des clients du
matin au soir. La boutique ne désemplissait pas. Dès qu’ils
avaient le pied sur le seuil, tout en les servant, et jusqu’à ce
qu’ils fussent parfaitement sortis 3 elle leur souriait pour mieux
les engluer. C’était un sourire calculé, vénal, si faux que ceux
qui en voyaient le fond éprouvaient quelque chose de semblable
à un vent glacé qui leur aurait passé sur le cœur.
Mais elle en avait pris l’habitude au point qu’un jour le cornemuseux
lui-même étant venu acheter quelque chose chez elle,
elle se mit à lui sourire comme aux autres ; lui, alors, qui était
resté triste, gravement lui demanda :
« Pourquoi souriez-vous ? »
Il était sorti qu’elle souriait encore ; il devait être loin qu’elle
souriait toujours ; et cela, cette fois, bien malgré elle. Elle était
seule, personne dans sa boutique y pourquoi continuait— elle à
sourire ? Elle se troubla. Elle courut se planter devant son miroir
et se trouva bête. Mais elle souriait toujours ; elle finit par
se trouver effrayante. Pour la première fois, sa tranquillité la
quittait. Alors elle appela son mari, comme on appelle au secours,
d’une voix lamentable. Celui-ci accourut ; mais, voyant
que sa femme souriait, il crut qu’elle se moquait de lui, et dut
lui signifier « qu’il n’aimait pas ces plaisanteries-là. »
Alors une grande honte la prit ; elle n’osa détromper son mari
ni s’ouvrir à lui. D’abord, le moyen d’expliquer une chose aussi
invraisemblable ! Elle se résigna, ne croyant du reste qu’à moitié
à un châtiment aussi extraordinaire, , se disant qu’après tout elle pouvait bien être simplement le sujet d’une hallucination
passagère. Mais non ! retournée à son comptoir, elle continua à
sourire fatalement, immuablement, obstinément, comme si une
main invisible lui eût imprimé sur la face cette grimace aimable,
comme si ce sourire vide se fût gelé à jamais sur sa bouche. Elle
sentit bien, la malheureuse, qu’aucune grande douleur, qu’aucune
joie sérieuse, car le bonheur aussi rend grave, ne saurait
fondre ce glaçon de son cœur qui lui était comme remonté aux
lèvres. Et ce fut dès lors navrant, ce sourire qui se résignait.
Au début de cette singulière infirmité, sa réputation se releva
un peu de l’accusation de froideur qu’elle s’était méritée ; car elle
tâcha de donner à sa physionomie une cause dans l’amabilité
de ses paroles, dans la douceur de son caractère. Elle réussit à
ramener à elle quelques voisines qui ne prononcèrent plus son
nom sans y ajouter l’épithète d’aimable. Mais un jour que Tune
d’elles, toute en larmes, lui apprenait la mort de son père et de
sa mère, frappés du même coup de foudre :
« C’est affreux ! » s’écria-t-elle en souriant.
La voisine ne la revit de sa vie, et le bruit courut partout que
décidément ce n’était qu’un mauvais cœur.
Et elle n’osait toujours pas s’ouvrir à personne, et souffrait
toute seule, en silence. Si au moins elle avait pu pleurer I Elle
y pensait sans cesse, s’ingéniant à pleurer comme un enfant
qui boude ; mais ces sources-là semblaient taries en elle. Un
soir pourtant, au chevet de sa mère agonisante, deux longues
larmes coulèrent bien sincèrement du fond de ses yeux creusés
par l’idée fixe, mais elles se perdirent en vain dans les plis railleurs
de ce damné sourire. Et deux jours après, malgré sa robe
de deuil, les passants la purent voir, à travers les vitres, qui souriait
toujours derrière les balances de sa boutique, auxquelles
son doigt imprimait une oscillation machinale.
Et la sourieuse (c’est ainsi que les gens du pays la surnommèrent
) vécut encore ; longtemps, supportant sans oser se plaindre
tout le poids d’une existence maudite. Volontiers elle restait enfermée
chez elle ; mais s’étant mise à fréquenter l’église, espérant
ainsi apaiser les colères du ciel, chaque dimanche toute la rue la
voyait passer, pâle en coiffe sombre, mais souriant sans trêve, souriant au vent et à la neige, à la pluie et au soleil, aux tableaux
gais comme aux spectacles tristes, aux regards amis comme aux
visages étrangers ; à la façon d’un portrait sur la toile, indifféremment.
Enfin, Dieu mit un terme à sa honte : elle mourut. Mais quand
on transporta son corps à l’église, la bière découverte selon la
mode du pays, toutes les bonnes âmes s’effrayèrent de ce sourire,
qui ne la quitta pas même avec la vie. Car ce n’était pas le sourire
de la béatitude, qu’après leur mort on voit s’attarder sur les
lèvres des saints, des confesseurs et des vierges : c’était le terrible
sceau de la malédiction éternelle.
La sourieuse, sa fin surtout, fit une impression profonde sur
les imaginations naïves de la contrée, à preuve cette épitaphe
que nous avons lue, à demi effacée, sur une très-vieille croix de
pierre, dans le cimetière oti elle est enterrée :
Prions Dieu qu’elle rCarâe
D^ enfer j en ce moment.
Car son souris elle emporte
Au derniev jugement.
Germain Nouveau.
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