Orientale

Quand Muzzafer-Eddin dans sa Perse caduque,
Sur son auto-lit-piano,
Fut de retour, il fit venir son grand Eunuque,
Et lui dit : « Mon vieux Soprano,

« Je reviens, tu le sais, de cette absurde Europe
De chez les Angles et les Francs,

Où, sous prétexte que je suis riche et myope,
Un œuf me coûtait mille francs.

« Or, comme mon budget jouit d’une anémie,
Sans entrer dans plus de détails,
Je veux réaliser quelques économies,
Et ce sera sur mon sérail.

« Combien, en ce moment, s’y trouve-t-il de femmes ?
— Sire, dix-sept cents. — Es-tu sûr ?
Sapristi ! c’est beaucoup. Fais descendre ces dames
Dans le salon or et azur. »

Bientôt, dans ce décor, en longues théories,
Comme un pauvre bétail tremblant,
Le Shah vit arriver ses petites chéries,
D’un œil stupide et somnolent.

Toutes avaient fait un minimum de toilette ;
L’une ayant un brin de jasmin
Passé dans ses cheveux, en manière d’aigrette,
L’autre une rose dans la main.

C’est tout. Les mots n’ont pas d’assez rares syllabes
Pour dire toutes ces Vénus.
Elles appartenaient à ces contes arabes
Traduits par le docteur Mardrus.

Spectacle merveilleux, vertigineux et pire !
Mais, me direz-vous en passant :

« Comment le savez-vous ? » je le sais par ouï-dire,
Car par malheur j’étais absent.

Le soprano les fit se ranger par équipes
Et par nationalité ;
C’était comme une flore excessive des types
Les plus purs de l’humanité.

On voyait à côté de Vénus callipyges
D’autres Vénus aux reins étroits,
Vénus qui se faisaient l’une à l’autre la pige,
Des pays chauds, des pays froids ;

Des corps d’argent et d’or, des chairs de rose et d’ambre…
Et, sans faire un plus long discours,
De quoi faire germer le printemps en décembre,
De quoi rendre aveugles des sourds.

Le Shah passa très vite — ô royale bévue ! —
Devant ces minois éplorés,
Ainsi qu’un général qui passe une revue
Par un froid de trente degrés.

Je dois dire pourtant — et qu’est-ce que je risque ? —
Qu’il arrêta, comme surpris,
Ses yeux complaisamment sur maintes odalisques,
Parisiennes de Paris.

Pour sa matérielle, il en garda soixante.
Puis il dit aux autres houris

Pleines de désespoir, soit seize cent quarante :
« Je vous trouverai des maris.

« Soixante, c’est encor beaucoup pour ma lessive ;
N’étant pas de ces surhumains…
N’est-ce pas, Soprano ? car en définitive,
Je n’ai qu’une… tête et deux… mains. »

Collection: 
1939

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