Moine épique
by Émile Verhaeren
- On eût dit qu'il sortait d'un désert de sommeil,
- Où, face à face, avec les gloires du soleil,
- Sur les pitons brûlés et les rochers austères,
- S'endorts la majesté des lions solitaires.
- Ce moine était géant, sauvage et solennel,
- Son corps semblait bâti pour un œuvre éternel,
- Son visage, planté de poils et de cheveux,
- Dardait tout l'infini par les trous de ses yeux ;
- Quatre-vingts ans chargeaient ses épaules tannées
- Et son pas sonnait ferme à travers les années ;
- Son dos monumental se carrait dans son froc,
- Avec les angles lourds et farouches d'un roc ;
- Ses pieds semblaient broyer des choses abattues
- Et ses mains ébranler des socles de statues,
- Comme si le Christ-Dieu l'eût forgé tout en fer,
- Pour écraser sous lui les rages de l'enfer.
-
-
- -
- C'était un homme épris des époques d'épée,
- Où l'on jetait sa vie aux vers de l'épopée,
- Qui dans ce siècle flasque et dans ce temps bâtard,
- Apôtre épouvantant et noir, venait trop tard,
- Qui n'avait pu, selon l'abaissement, décroître,
- Et même était trop grand pour tenir dans un cloître,
- Et se noyer le cœur dans le marais d'ennui
- Et la banalité des règles d'aujourd'hui.
-
-
- -
- Il lui fallait le feu des grands sites sauvages,
- Les rocs violentés par de sombres ravages,
- Le ciel torride et le désert et l'air des monts,
- Et les tentations en rut des vieux démons
- Agaçant de leurs doigts la chair en fleur des gouges
- Et lui brûlant la lèvre avec des grands seins rouges,
- Et lui bouchant les yeux avec des corps vermeils,
- Comme les eaux des lacs avec l'or des soleils.
-
-
- -
- On se l'imaginait, au fond des solitudes,
- Marmorisé dans la raideur des attitudes,
- L'esprit durci, le cœur blême de chasteté,
- Et seul, et seul toujours avec l'immensité.
- On le voyait marcher au long des mers sonnantes,
- Au long des bois rêveurs et des mares stagnantes,
- Avec des gestes fous de voyant surhumain,
- Et s'en venir ainsi vers le monde romain,
- N'ayant rien qu'une croix taillée au cœur des chênes,
- Mais la bouche clamant les ruines prochaines,
- Mais fixes les regards, mais énormes les yeux,
- Barbare illuminé qui vient tuer les dieux.