L'Hérésiarque
by Émile Verhaeren
- Et là, ce moine noir, que vêt un froc de deuil,
- Construit, dans sa pensée, un monument d'orgueil.
- Il le bâtit, tout seul, de ses mains taciturnes,
- Durant la veille ardente et les fièvres nocturnes.
- Il le dresse, d'un jet, sur les Crédos béants,
- Comme un phare de pierre au bord des océans,
- Il y scelle sa fougue et son ardeur mystique,
- Et sa fausse science et son doute ascétique,
- Il y jette sa force et sa raison de fer
- Et le feu de son âme et le cri de sa chair,
- Et l'œuvre est là, debout, comme une tour vivante,
- Dardant toujours plus haut sa tranquille épouvante,
- Empruntant sa grandeur à son isolement,
- Sous le défi serein et clair du firmament,
- Cependant qu'au sommet des rigides spirales
- Luisent sinistrement, comme des joyaux pâles,
- Comme de froids regards, toisant Dieu dans les cieux,
- Les blasphèmes du grand moine silencieux.
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- Aussi vit-il, tel qu'un suspect parmi ses frères,
- Tombeau désert, vidé de vases cinéraires,
- Damné d'ombre et de soir, que Satan ronge et mord,
- Lépreux moral, chauffant contre sa peau la mort,
- Le cœur tortionné, durant des nuits entières,
- La bouche morte aux chants sacrés, morte aux prières,
- Le cerveau fatigué d'énormes tensions,
- Les yeux brûlés au feu rouge des visions,
- Le courage hésitant, malgré les clairvoyances,
- À rompre effrayamment le plain-chant des croyances,
- Qui par le monde entier s'en vont prenant l'essor
- Et dont Rome, là-bas, est le colombier d'or,
- Jusqu'au jour où, poussé par sa haine trop forte,
- Il se possède enfin et clame sa foi morte
- Et se carre massif, sous l'azur déployé,
- Avec son large front vermeil de foudroyé.
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- Alors il sera grand de la grandeur humaine,
- Son orgueil flamboiera sous la foudre romaine,
- Son nom sera crié dans la rage et l'amour,
- Son ombre, projetée, obscurcira le jour,
- Les prêches, les écrits, les diètes, les écoles,
- Les sectes germeront autour de ses paroles,
- Le monde entier, promis par les papes aux rois,
- Sur le vieux sol chrétien verra trembler la croix,
- Les disputes, les cris, les querelles, les haines,
- Les passions et les fureurs, rompant leurs chaînes,
- Ainsi qu'un troupeau roux de grands fauves lâchés,
- Broieront, entre leurs dents, les dogmes desséchés,
- Un vent venu des loins antiques de la terre
- Éteindra les flambeaux autour du sanctuaire,
- Et la nuit l'emplira morne, comme un cercueil,
- Depuis l'autel désert jusqu'aux marches du seuil,
- Tandis qu'à l'horizon luiront des incendies,
- Des glaives furieux et des crosses brandies.