Les Deux Paysans et le Nuage

by Jean-Pierre Claris de Florian (1755–1794) French

Guillot, disait un jour Lucas

D'une voix triste et lamentable,

Ne vois-tu pas venir là-bas

Ce gros nuage noir ? C'est la marque effroyable

Du plus grand des malheurs. Pourquoi ? répond Guillot.

— Pourquoi ? Regarde donc ; ou je ne suis qu'un sot,

Ou ce nuage est de la grêle

Qui va tout abîmer ; vigne, avoine, froment,

Toute la récolte nouvelle

Sera détruite en un moment.

Il ne restera rien ; le village en ruine,

Dans trois mois aura la famine,

Puis la peste viendra, puis nous périrons tous.

La peste ! dit Guillot : doucement, calmez-vous ;

Je ne vois point cela, compère ;

Et, s'il faut vous parler selon mon sentiment,

C'est que je vois tout le contraire ;

Car ce nuage assurément

Ne porte point de grêle, il porte de la pluie.

La terre est sèche dès longtemps,

Il va bien arroser nos champs ;

Toute notre récolte en doit être embellie.

Nous aurons le double de foin,

Moitié plus de froment, de raisins abondance ;

Nous serons tous dans l'opulence,

Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin.

C'est bien voir que cela ! dit Lucas en colère.

Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot.

— Oh ! puisqu'il est ainsi, je ne dirai plus mot ;

Attendons la fin de l'affaire :

Rira bien qui rira le dernier. — Dieu merci,

Ce n'est pas moi qui pleure ici.

Ils s'échauffaient tous deux ; déjà, dans leur furie,

Ils allaient se gourmer, lorsqu'un souffle de vent

Emporta loin de là le nuage effrayant :

Ils n'eurent ni grêle ni pluie.

Source: Wikisource

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