Les Amours
I
Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots
Partout aille à la ronde éveiller les bons mots.
Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne ;
Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne ;
Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux
S'unisse à la vapeur des vins délicieux.
Amis, que ce bonheur soit notre unique étude ;
Nous en perdrons sitôt la charmante habitude !
Hâtons-nous, l'heure fuit. Hâtons-nous de saisir
L'instant, le seul instant donné pour le plaisir.
Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable,
Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable,
A nos cheveux blanchis refusera des fleurs,
Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs.
Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes
Respirent près de nous leur haleine de roses ;
Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux
De ses charmes secrets les contours gracieux.
Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante,
Que pourra la beauté, quoique toute-puissante ?
Vainement exposée à nos regards confus,
Nos cœurs en la voyant ne palpiteront plus.
Il faudra bien qu'armés de la philosophie,
Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie,
La science nous offre un utile secours
Qui dispute à l'ennui le reste de nos jours.
C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile,
De l'antique sagesse admirateur tranquille,
Du mobile univers interrogeant la voix,
J'irai de la nature étudier les lois :
Par quelle main sur soi la terre suspendue
Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue ;
Quel Titan foudroyé respire avec effort
Des cavernes d'Etna la ruine et la mort ;
Quel bras guide les cieux ; à quel ordre enchaîné
Le soleil bienfaisant nous ramène l'année ;
Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger ;
Quel autre sur la mer conduit le passager,
Quand sa patrie absente et longtemps appelée
Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée ;
Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur,
Arme d'un aiguillon la main du laboureur.
Cependant jouissons ; l'âge nous y convie.
Avant de la quitter, il faut user la vie.
Le moment d'être sage est voisin du tombeau.
Allons, jeune homme, allons, marche ; prends ce flambeau.
Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse.
J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse.
Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants,
N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants.
II
Ah ! qu'ils portent ailleurs ces reproches austères,
D'une triste raison ces farouches conseils,
Et ces sourcils hideux, et ces plaintes amères,
De leur âge chagrin lugubres appareils.
Lycoris, les amours ont un plus doux langage :
Jouissons ; être heureux, c'est sans doute être sage.
Vois les soleils mourir au vaste sein des eaux ;
Thétis donne la vie à des soleils nouveaux,
Qui mourront dans son sein, et renaîtront encore ;
Pour nous, un autre sort est écrit chez les Dieux ;
Nous n'avons qu'un seul jour ; et ce jour précieux
S'éteint dans une nuit qui n'aura point d'aurore.
Vivons, ma Lycoris, elle vient à grands pas,
Et dès demain peut-être elle nous environne ;
Profitons du moment que le destin nous donne,
Ce moment qui s'envole, et qui ne revient pas.
Vivons, tout nous le dit ; vivons, l'heure nous presse ;
Les roses, dont l'Amour pare notre jeunesse,
Seront autant de biens dérobés au trépas.
III
Ah ! je les reconnais, et mon cœur se réveille.
O sons ! ô douces voix chères à mon oreille !
O mes Muses, c'est vous ; vous mon premier amour,
Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour !
Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance,
Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance,
Où j'entendais le bois murmurer et frémir,
Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.
Ingrat ! ô de l'amour trop coupable folie !
Souvent je les outrage et fuis et les oublie ;
Et sitôt que mon cœur est en proie au chagrin,
Je les vois revenir le front doux et serein.
J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente
De soupçons inquiets m'agite et me tourmente.
Je vois tous ses appas et je vois mes dangers ;
Ah ! je la vois livrée à des bras étrangers.
Elles viennent ! leurs voix, leur aspect me rassure :
Leur chant mélodieux assoupit ma blessure ;
Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits
Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix.
Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines,
Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines,
Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux,
Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux :
Par vous de l'Anio j'admire le rivage,
Par vous de Tivoli le poétique ombrage,
Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,
La nymphe et le satyre écoutant les chansons.
Par vous la rêverie errante, vagabonde,
Livre à vos favoris la nature et le monde ;
Par vous mon âme, au gré de ses illusions,
Vole et franchit les temps, les mers, les nations,
Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène,
Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine.
Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin,
Je vais changer en miel les délices du thym.
Rose, un sein palpitant est ma tombe divine.
Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine
Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs.
Le papillon plus grand offre moins de couleurs ;
Et l'Orénoque impur, la Floride fertile
Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile,
Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits,
Et pensent dans les airs voir nager des rubis.
Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage
Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage.
Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras
Je presse mollement des membres délicats,
Mille fraîches beautés que partout j'environne ;
Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne.
Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux,
Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux,
Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide,
Je te vois. Si ton cœur complaisant et perfide
Livre à d'autres baisers une infidèle main,
Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain,
Agitant tes rideaux ou ta porte secrète,
Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête.
C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton cœur
Mon nom et tes serments et ma juste fureur...
Mais périsse l'amant que satisfait la crainte !
Périsse la beauté qui m'aime par contrainte,
Qui voit dans ses serments une pénible loi,
Et n'a point de plaisir à me garder sa foi !
IV
Souvent le malheureux songe à quitter la vie ;
L'espérance crédule à vivre le convie.
Le soldat sous la tente espère, avec la paix,
Le repos, les chansons, les danses, les banquets.
Gémissant sur le soc, le laboureur d'avance
Voit ses guérets chargés d'une heureuse abondance.
Moi, l'espérance amie est bien loin de mon cœur.
Tout se couvre à mes yeux d'un voile de langueur ;
Des jours amers, des nuits plus amères encore.
Chaque instant est trempé du fiel qui me dévore ;
Et je trouve partout mon âme et mes douleurs,
Le nom de Lycoris, et la honte et les pleurs.
Ingrate Lycoris ! à feindre accoutumée,
Avez-vous pu trahir qui vous a tant aimée ?
Avez-vous pu trouver un passe-temps si doux
A déchirer un cœur qui n'adorait que vous ?
Amis, pardonnez-lui ; que jamais vos injures
N'osent lui reprocher ma mort et ses parjures :
Je ne veux point pour moi que son cœur soit blessé,
Ni que pour l'outrager mon nom soit prononcé.
Ces amis m'étaient chers ; ils aimaient ma présence.
Je ne veux qu'être seul, je les fuis, les offense,
Ou bien, en me voyant, chacun avec effroi
Balance à me connaître et doute si c'est moi.
Est-ce là cet ami, compagnon de leur joie,
A de jeunes désirs comme eux toujours en proie,
Jeune amant des festin, des vers, de la beauté ?
Ce front pâle et mourant, d'ennuis inquiété,
Est celui d'un vieillard appesanti par l'âge,
Et qui déjà d'un pied touche au fatal rivage.
Sans doute, Lycoris, oui, j'ai fini mon sort
Quand tu ne m'aimes plus et souhaites ma mort.
Amis, oui, j'ai vécu ; ma course est terminée.
Chaque heure m'est un jour, chaque jour une année ;
Les amants malheureux vieillissent en un jour.
Ah ! n'éprouvez jamais les douleurs de l'amour
Elles hâtent encor nos fuseaux si rapides ;
Et, non moins que le temps, la tristesse a des rides.
Quoi, Gallus ! quoi ! le sort, si près de ton berceau,
Ouvre à tes jeunes pas ce rapide tombeau ?
Hélas ! mais quand j'aurai subi ma destinée,
Du Léthé bienfaisant la rive fortunée
Me prépare un asile et des ombrages verts :
Là, les danses, les jeux, les suaves concerts,
Et la fraîche naïade, en ses grottes de mousse,
S'écoulant sur des fleurs, mélancolique et douce.
Là, jamais la beauté ne pleure ses attraits :
Elle aime, elle est constante, elle ne ment jamais ;
Là, tout choix est heureux, toute ardeur mutuelle,
Et tout plaisir durable, et tout serment fidèle.
Que dis-je ? on aime alors sans trouble ; et les amants,
Ignorant le parjure, ignorent les serments.
Venez me consoler, aimables héroïnes.
Ô Léthé ! fais-moi voir leurs retraites divines ;
Viens me verser la paix et l'oubli de mes maux.
Ensevelis au fond de tes dormantes eaux
Le nom de Lycoris, ma douleur, mes outrages.
Un jour peut-être aussi, sous tes riants bocages,
Lycoris, quand ses yeux ne verront plus le jour,
Reviendra tout en pleurs demander mon amour ;
Me dire que le Styx me la rend plus sincère,
Qu'à moi seul désormais elle aura soin de plaire ;
Que cent fois, rappelant notre antique lien,
Elle a vu que son cœur avait besoin du mien.
Lycoris à mes yeux ne sera plus charmante :
Pourtant... Ô Lycoris ! ô trop funeste amante !
Si tu l'avais voulu, Gallus, plein de sa foi,
Avec toi voulait vivre et mourir avec toi.
V
Mais ne m'a-t-elle pas juré d'être infidèle :
Mais n'est-ce donc pas moi qu'elle a banni loin d'elle ?
Mais sa voix intrépide, et ses yeux et son front,
Ne se vantaient-ils pas de m'avoir fait affront ?
C'est donc pour essuyer quelque nouvel outrage,
Pour l'accabler moi-même et d'insulte et de rage,
La prier, la maudire, invoquer le cercueil,
Que je retourne encor vers son funeste seuil ;
Errant dans cette nuit turbulente, orageuse,
Moins que ce triste cœur noire et tumultueuse ?
Ce n'était pas ainsi que sans crainte et sans bruit,
Jadis à la faveur d'une plus belle nuit,
Invisible, attendu par des baisers de flamme.. ;.
O toi, jeune imprudent que séduit une femme,
Si ton cœur veut en croire un cœur trop agité,
Ne courbe point ta tête au joug de la beauté.
Ris plutôt de ses feux et méprise ses charte's.
Vois d'un oeil sec et froid ses soupirs et ses !arrhes.
Règne en tyran cruel ; aime à la voir souffrir ;
Laisse-la toute seule et transir et mourir.
Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles,
Son souris venimeux, ses caresses mortelles.
Ah ! si tu connaissais de quel art inouï
La perfide enivra ce cœur qu'elle a trahi !
De quel art ses discours (faut-il qu'il m'en souvienne !)
Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne.
Avait-elle bien pu vivre et ne m'aimer pas ?
Combien de fois, de joie expirante en mes bras,
Faible, exhalant à peine une voix amoureuse :
« Ah, dieux ! s'écriait-elle, ah ! que je suis heureuse ! »
Combien de fois encor d'une brûlante main,
Pressant avec fureur ma tête sur son sein,
Ses cris me reprochaient des caresses paisibles ;
Mes baisers, à l'entendre, étaient froids, insensibles ;
Le feu qui la brûlait ne pouvait m'enflammer,
Et mon sexe cruel ne savait point aimer.
Et moi, fier et confus de son inquiétude,
Je faisais le procès à mon ingratitude ;
Je plaignais son amour, et j'accusais le mien.
Je haÏssais mon cœur si peu digne du sien.
Je frissonne. Ah ! je sens que je m'approche d'elle.
Oui ; je la vois, grands dieux ! cette maison cruelle
Que sans trouble jamais n'abordèrent mes pas.
Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas.
Mais elle n'avait point, sans pitié même feinte,
Rassasié mon cœur et de fiel et d'absinthe.
Ah ! d'affronts aujourd'hui je la veux accabler,
De véritables pleurs de ses yeux vont couler.
Tout ce qu'ont de plus dur l'insulte, la colère,
Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire
Ce silence indulgent qui semble caresser,
Qui pardonne et rassure, et plaint sans offenser.
Oui ; laissons le dépit et l'injure farouche :
Allons, je veux entrer le rire sur la bouche,
Le front calme et serein.. Camille, je veux voir
S'il est vrai que la paix soit toute en mon pouvoir.
Prends courage, mon cœur : de douces espérances
Me disent qu'aujourd'hui finiront tes souffrances.
VI
Vois ta brillante image à vivre destinée,
D'une immortelle fleur dans mes vers couronnée.
L'étranger, dans mes vers contemplant tes attraits,
S'informera de toi, de ton nom, de tes traits ;
Et quelle fut enfin celle qui, dans la France,
Etait la Lycoris du Gallus de Byzance.
De la reine d'amour les jeunes favoris
Demanderont aux Dieux une autre Lycoris.
L'amante inquiétée ou la fidèle épouse
Te verra dans mes vers et deviendra jalouse.
Un enfant d'Apollon, par l'amour excité,
Fait aux rides du temps survivre la beauté.
I
Ah ! portons dans les bois ma triste inquiétude,
O Camille ! l'amour aime la solitude.
Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi.
Là, seul, celui qui t'aime est encore avec toi.
Que dis-je ! Ah ! seul et loin d'une ingrate chérie,
Mon cœur sait se tromper. L'espoir, la rêverie,
La belle illusion la rendent à mes feux ;
Mais sensible, mais tendre, et comme je 1a veux
De ses refus d'apprêt oubliant l'artifice,
Indulgente à l'amour, sans fierté, sans caprice,
De son sexe cruel n'ayant que les appas.
je la feins quelquefois attachée à mes pas ;
Je l'égare et l'entraîne en des routes secrètes.
Absente, je la tiens en des grottes muettes...
Mais présent, à ses pieds m'attendent les rigueurs,
Et, pour des songes. vains, de réelles douleurs.
Camille est un besoin dont rien ne me soulage ;
Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image.
Près d'elle, tout comme elle est touchant, gracieux ;
Tout est aimable et doux et moins doux que ses yeux.
Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville,
Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille.
Et moi toujours l'amant trop prompt à s'enflammer,
Qu'elle outrage, qui l'aime et veut toujours l'aimer.
II
Va, sonore habitant de la sombre vallée,
Vole, invisible Echo, voix douce, pure, ailée,
Qui, tant que de Paris m'éloignent les beaux jours,
Aimes à répéter mes vers et mes amours :
Les cieux sont enflammés ; vole, dis à Camille
Que je l'attends ; qu'ici, moi, dans ce bel asile,
Je l'attends ; qu'un berceau de platanes épais
La mène en cette grotte ; ici ; parmi l'herbe odorante
D'où l'oeil même du jour ne saurait approcher,
Et qu'égaye en courant l'eau, fille du rocher.
III
O lignes que sa main, que son cœur a tracées !
O nom baisé cent fois ! craintes bientôt chassées !
Oui : cette longue routé, et ces nouveaux séjours,
Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours,
Ma mémoire, partout sont tes chères compagnes.
Dis vrai ? suis-je avec toi dans ces riches campagnes
Où du Rhône indompté l'Arve trouble et fangeux
Vient grossir et souiller le cristal orageux ?
Ta lettre se promet qu'en ces nobles rivages
Où Sennar épaissit ses immenses feuillages,
Des vers pleins de ton nom attendent ton retour,
Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour.
Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes,
Peut du Permesse encor visiter les retraites ;
Et loin de son amante, égayant sa langueur,
Calmer par des chansons les troubles de son cœur !
Camille, où tu n'es point, moi je n'ai pas de muse.
Sans toi, dans ses bosquets Hélicon me refuse ;
Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts,
Et les chœurs d'Apollon méconnaissent ma voix.
Ces regards purs et doux, que sur ce coin du monde
Verse d'un ciel ami l'indulgence féconde ;
N'éveillent plus mes sens ni mon -ame. Ces bords
Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors ;
Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries,
Et l'ennui taciturne habite ces prairies.
Tu fis tous leurs attraits ; ils fuyaient avec toi
Sur le rapide char qui t'éloignait de moi.
Errant et fugitif je demande Camille
A ces antres, souvent notre commun asile ;
Ou je vais te cherchant dans ces murs attristés,
Sous tes lambris, jamais par moi seul habités,
Où ta harpe se tait, où la voûte sonore
Fut pleine de ta voix et la répète encore ;
Où tous ces souvenirs cruels et précieux
D'un humide nuage obscurcissent mes yeux.
Mais pleurer est amer pour une belle absente ;
Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante,
Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs
Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs ;
Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime,
Vous défendre une larme et pleurer elle-même.
Eh bien ! sont-ils bien tous empressés à te voir ?
as-tu sur bien des cœurs promené ton pouvoir ?
Vois-tu tes jours suivis de plaisirs et de gloire,
Et chacun de tes pas compter une victoire ?
Oh quel est mon bonheur si, dans un bal bruyant,
Quelque belle tout bas te reproche en riant
D'un silence distrait ton ame enveloppée,
Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée !
Mais dieux, puisses-tu voir, sous un ennui rongeur,
De ta chère beauté flétrir toute la fleur,
Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes ;
D'aller chercher toi-même et désirer des fêtes,
Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois,
Aux éloges rusés d'une flatteuse voix,
Comme font trop souvent de jeunes infidèles,
Sans songer que le Ciel n'épargne point les belles.
Invisible, inconnu, dieux ! pourquoi n'ai-je pas
Sous un voile étranger accompagné tes pas
J'ai pu de ton esclave, ardent, épris de-zèle,
Porter, comme le cœur, le vêtement fidèle.
Quoi ! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins,
Devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins !
Et quand d'âpres cailloux la pénible rudesse
De tes pieds délicats offense la faiblesse,
Mes bras ne sont point là pour presser lentement
Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant !
Ah ! ce n'est pas aimer que prendre sur soi-même
De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime.
Il fut un temps, Camille, où plutôt qu'à me fuir -
Tout le pouvoir des dieux t'eût contrainte, à mourir !
Et puis d'un ton charmant ta lettre me demande
Ce que je veux de toi, ce que je te commande.
Cc que je veux ? di-tu. Je veux que ton retour
Te paraisse bien lent ; je veux que nuit et jour
Tu m'aimes. (Nuit et jour ; hélas ! je me tourmente.).
Présente au milieu d'eux, sois seule, sois absente ;
Dors en pensant à moi ; rêve-moi près de toi ;
Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi.
IV
Eh bien ! je le voulais. J'aurais bien dû me croire !
Tant de fois à ses torts je cédai la victoire !
Je devais une fois du moins, pour la punir,
Tranquillement l'attendre et la laisser venir.
Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience
Hier sut me contraindre à la fuite, au silence,
Ce matin, de mon cœur trop facile bonté !
Je veux la ramener sans blesser sa fierté ;
J'y vole ; contre moi je lui cherche une excuse.
Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse.
C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux :
Je prends sur sa faiblesse un empire odieux.
Et sanglots et fureurs, injures menaçantes,
Et larmes, à couler toujours obéissantes !
Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison,
Confus et repentant, demander mon pardon.
O Camille, Camille ! .........................
V
Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête !
Et la belle Saxonne est aussi de la fête !
Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs,
Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs !
J'y consens, avec vous je suis prêt à m'y rendre,
Allons ! Mais si Camille, ô dieux ! vient à l'apprendre !
Quel orage suivra ce banquet tant vanté,
S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté !
Oh ! vous ne savez pas jusqu'où va son empire.
Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire,
Ou si, près d'une belle assis en un repas,
Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas,
Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure,
Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure.
« Chacun, pour cette belle avait vu mes égards ;
« Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards. »
Et puis des pleurs, des pleurs... que Memnon sur sa cendre
A sa mère immortelle en a moins fait répandre !
Que dis-je ? sa vengeance ose en venir aux coups.
Elle me frappe. Et moi, je feins dans mon courroux
De la frapper aussi, mais d'une main légère ;
Et je baise sa main impuissante et colère :.
Car ses bras ne sont forts qu'aux amoureux exploits.
La fureur ne peut même aigrir sa douce voix.
Ah ! je l'aime bien mieux injuste qu'indolente.
Sa colère me plaît et décèle une amante.
Si j'ai peur de la perdre, elle tremble à son tour ;
Et la crainte inquiète est fille de l'amour.
L'assurance tranquille est d'un cœur insensible.
Loin, à mes ennemis une amante paisible ;
Moi, je hais le repos. Quel que soit mon effroi
De voir de si beaux yeux irrités contre moi,
Je me plais à nourrir de communes alarmes.
Je veux pleurer moi-même, ou voir couler ses larmes. ;
Accuser tin outrage ou calmer tin soupçon ;
Et toujours pardonner ou demander pardon.
Mais quels éclats, amis ? C'est la voix de Julie :
Entrons. O quelle nuit ! joie, ivresse, folie !
Que de seins envahis et mollement pressés
Malgré de vains efforts que d'appas caressés !
Que de charmes divins forcés dans leur retraite !
Il faut que de la Seine, au cri, de notre fête,
Le flot résonne au loin, de nos jeux égayé ;
Et qu'en son lit voisin le marchand éveillé,
Écoutant nos plaisirs d'une oreille jalouse,
Redouble ses baisers à sa trop jeune épouse.
VI
Ah ! des pleurs ! des regrets ! lisez, amis. C'est elle.
On m'outrage, on me chasse, et puis on me rappelle.
Non : il fallait d'abord m'accueillir sans détours.
Non, non : je n'irai point. La nuit tombe ; j'accours.
On s'excuse, on gémit ; enfin on me renvoie,
Je sors. Chez mes amis je viens trouver la joie :
Et parmi nos festins un billet repentant
Bientôt me suit et vient me dire qu'on m'attend.
« Ecoute, jeune ami de ma première enfance,
» Je te connais. Malgré ton aimable silence,
» Je connais la beauté qui t'a contraint d'aimer,
» Qui t'agite tout bas, que tu n'oses nommer.
» Certe, un beau jour n'est pas plus beau que son visage.
» Mais, si tu ne veux point gémir dans l'esclavage,
» Sache que trop d'amour excite leur dédain.
» Laisse-la quelquefois te désirer en vain.
» Il est bon, quelque orgueil dont s'enivrent ces belles,
» De leur montrer pourtant qu'on peut se passer d'elles.
» Viens, et loin d'être faible', allons, si tu m'en crois,
» Respirer la fraîcheur de la nuit et des bois ;
» Car dans cette saison de chaleurs étouffée,
» Tu sais, le jour n'est bon qu'à donner à Morphée.
» Allons. Et pour Camille elle n'a qu'à dormir. »
Passons devant ses murs. Je, veux, pour la punir,
Je veux qu'à son réveil demain on lui rapporte
Qu'on m'a vu. Je passais sans regarder sa porte.
Qu'elle s'écrie alors, les larmes dans les yeux,
Que tout homme est parjure et qu'il n'est point de dieux !
Tiens. C'est ici. Voilà ses jardins solitaires
Tant de fois attentifs à nos tendres mystères
Et là, tiens, sur ma tête est son lit amoureux,
Lit chéri, tant de fois fatigué de nos jeux.
Ah ! le verre et le lin, délicate barrière,
Laissent voir à nos yeux la tremblante lumière
Qui, jusqu'à l'aube, au teint moins que le sien vermeil,
Veille près de sa couche, et garde son sommeil.
C'est là qu'elle m'attend. O si tu l'avais vue,
Quand, fermant ses beaux yeux, mollement étendue,
Laissant tomber sa tête, un calme pur et frais
Comme aux anges du ciel fait reluire ses traits.
Ah ! je me venge aussi plus qu'elle ne mérite.
Un vain caprice, un rien.... Ami, fuyons bien vite ;
Fuyons vite, courons. Mes projets seront sûrs
Quand je ne verrai plus sa porte ni ses murs.
VII
Allons, l'heure est venue, allons trouver Camille.
Elle me suit partout. Je dormais, seul tranquille,
Un songe me l'amène ; et mon sommeil s'enfuit.
Je la voyais en songe au milieu de la nuit,
Elle allait me cherchant sur sa couche fidelle
Et me tendait les bras et m'appelait près d'elle.,
Les songes ne sont point capricieux et vains ;
Ils ne vont point tromper les esprits des humains.
De l'Olympe souvent un, songe est la réponse, -.
Dans tous ceux des amans, la vérité s'annonce.
Quel air suave et fiais le beau ciel ! le beau jour !
Les Dieux me le gardaient ; il est fait pour l'amour.
Quel charme de trouver la. beauté paresseuse
De venir visiter sa couche matineuse,
De venir la surprendre, au moment que ses yeux
S'efforcent de s'ouvrir à la clarté des cieux ;
Douce dans son éclat, et fraîche, et reposée,
Semblable aux autres fleurs, filles de la rosée.
Oh ! quand j'arriverai, si, livrée aux repos,
Ses yeux n'ont point encor secoué les pavots,
Oh ! je me glisserai vers la plume indolente,
Doucement, pas à pas, et ma main caressante,
Et mes fougueux transports feront à son sommeil
Succéder un subit mais un charmant réveil ;.
Elle reconnaîtra le mortel qui l'adore,
Et mes baisers long-temps empêcheront encore
Sur ses yeux, sur sa bouche, empressés de courir,
Sa bouche de se plaindre et ses yeux de s'ouvrir.
Mais j'entrevois enfin sa porte souhaitée.
Que de bruit ! que de chars ! quelle foule agitée !
Tous vont revoir leurs biens, leurs chimères, leur or ;
Et moi, tout mon bonheur, Camille, mon trésor.
Hier, quand malgré moi je quittai son asile,
Elle m'a dit : « Pourquoi t'éloigner de Camille ?
Tu sais bien que je meurs si tu n'es près de moi. »
Ma Camille, je viens, j'accours, je suis chez toi.
Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire
M'a vu passer le seuil et s'est mis à sourire.
Bon ! j'ai su (les amans sont guidés par- les dieux)
Monter sans nul obstacle et j'ai fui tous les yeux.
Ah ! que vois-je ? Pourquoi ma porte accoutumée ;
Cette porte secrète est-elle donc fermée ?
Camille, ouvrez, ouvrez, c'est moi. : L'on ne vient pas.
Ciel ; elle n'est point seule ! On murmure tout bas,
Ah ! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble.
Ou se hâte ; l'on court ; on vient enfin ; je tremble.
Qu'est-ce donc ? à m'ouvrir pourquoi tous ces délais ?
Pourquoi ces yeux mourants et ces cheveux défaits ?
Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée ?
D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée ?
J'ai cru, prêtant l'oreille, ouïr entre vous deux
Des murmures secrets, des pas tumultueux.
Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite,
Perfide ? un autre amant... Ciel ! elle a pris la fuite.
Ah dieux ! je suis trahi. Mais je prétends l'avoir...
Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez ; mais fol espoir !
La digne confidente auprès de sa maîtresse
Lui travaille à loisir quelque subtile adresse,
Quelque discours profond et de raisons pourvu,
Par qui ce que j'ai vu je ne l'aurai point vu.
Dieux ! comme elle approchait (sexe ingrat, faux, perfide),
S'essayant, effrontée à la fois et timide,
Voulant hâter l'effort de ses pas languissants,
Voulant m'ouvrir des bras fatigués, impuissants
Abattue, et Sa voix altérée, incertaine,
Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine,
Ses cheveux en désordre et rajustés en vain,
Et son haleine encore agitée, et son sein...
Des caresses de feu sur son sein imprimées,
Et de baisers récents ses lèvres enflammées.
J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit.
Sans même oser répondre, interdite, elle fuit,
Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge.
Et moi, comme abus des promesses d'un songe,
Je venais, j'accourais, sûr d'être souhaité,
Plein d'amour et de joie et de tranquillité !
VIII
Non, je ne l'aime plus ; un autre la possède.
On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède.
De ses caprices vains je ne veux plus souffrir :
Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir.,
Allez, m'uses, partez. Votre art m'est inutile ;
Que me font vos lauriers ? vous laissez fuir Camille.
Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien,
Allez, musés, partez, si vous n'y pouvez rien.
Voilà donc comme on aime ! On vous tient, vous caresse ;
Sur les lèvres toujours on a quelque promesse :
Et puis... Ah ! laissez-moi, souvenirs ennemis,
Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.
Nous irons au hameau. Loin, bien loin dé la ville,
Ignorés et contents, un silence tranquille.
Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté.
Là, son âme viendra m'aimer en liberté.
Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse,
Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,
Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret
N'osera la connaître et savoir son secret.
Seul, je vivrai pour elle, et mon âme empressée
Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée.
C'est moi qui ferai tout ; moi, qui de ses cheveux
Sur sa tête le soir assemblerai les nœuds.
Par moi, de ses atours à loisir dépouillée, "
Chaque jour par mes mains la plume amoncelée
La recevra charmante ; et mon heureux amour
Détruira chaque nuit cet ouvrage du jour.
Sa table par mes mains sera prête et choisie,
L'eau pure, de ma main lui sera l'ambroisie.
Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment,
Son esclave fidèle et son fidèle amant.
Tels étaient mes projets, qu'insensés et volages
Le vent a dissipés parmi de vains nuages !
Ah ! quand d'un long espoir on flatta ses désirs,
On n'y renonce point sans peine et sans soupirs.
Que de fois je t'ai dit : « Garde d'être inconstante,
» Le monde entier déteste une parjure amante.
» Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants,
» Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs. »
O honte ! A deux genoux j'exprimais ces alarmes ;
J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes.
Tu me priais alors de cesser de pleurer :
En foule tes serments venaient me rassurer.
Mes craintes t'offensaient ; tu n'étais pas de celles
Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles :
Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi
Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi ?
Avec de tels discours, ah ! tu m'aurais fait croire
Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire.
Tu pleurais même ; et moi, lent â me défier,
J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer
Ces larmes lentement et malgré toi séchées ;
Et je baisais ce lin qui les avait touchées.
Bien plus, pauvre insensé ! j'en rougis. Mille fois
Ta louange a monté ma lyre avec ma voix.
Se voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie
Eût consumé ces vers témoins de ma folie.
La même lyre encor pourrait bien me venger,
Perfide ! Mais, non, non, il faut n'y plus songer.
Quoi ! toujours un soupir vers elle me ramène !
Allons. HaÏssons-la, puisqu'elle veut ma haine.
Oui, je la hais. Je jure... Eh ! serments superflus !
N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus ?
IX
Reste, reste avec nous, ô père des bons vins !
Dieu propice, ô Bacchus ! toi dont les flots divins
Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore ;
Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'évapore,
Comme de ce cristal aux mobiles éclairs
Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs.
Eh bien ! mes pas ont-ils refusé de vous suivre ?
Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre.
Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains,
Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins
T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table :
Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.'
Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin
Mon cœur tranquille et libre avait aucun besoin.
Camille dans mon cœur ne trouve plus des armes,
Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes ;
Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus ;
Je crois la voir muette et le regard confus,
Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine
Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne,
Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis ?
Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits.
Qu'est-ce, amis ? nos éclats, nos jeux se ralentissent ?
Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent !
Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés,
Sous le liège tenace encore emprisonnés ?
Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie,
Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie,
Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux,
Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux.
Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille
Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile,
Parmi les entretiens, les jeux et les banquets,
Laisse couler la vie et n'y pense jamais.
Ah ! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie
Feignent malaisément et le rire et la joie !
Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi ;
Son fantôme attrayant est partout devant moi ;
Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.
Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille :
Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,
Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.
J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance,
Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence.
Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès
De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,
Je portais à la hâte à ma bouche ravie
La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie,
Ce nectar, de l'amour ministre insidieux,
Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux.
Ma main courait saisir, de transports chatouillée,
Sa tête noblement folâtre, échevelée.
Elle riait ; et moi, malgré ses bras jaloux,
J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux ;
J'avais soin de reprendre, utile stratagème !
Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même ;
Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,
Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps.
Ah ! je l'aimais alors ! Je l'aimerais encore,
Si de tout conquérir la soif qui la dévore
Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager,
Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger,
Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre,
Si je ne l'abhorrais ! Ah ! qu'un cœur est à plaindre
De s'être à son amour longtemps accoutumé,
Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé !
Pourquoi, grands dieux ! pourquoi la fîtes-vous si belle ?
Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle :
Que m'importe qu'un autre adore ses attraits,
Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets ;
Que tous deux en riant ils me nomment peut-être ;
De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître ;
Qu'un autre ait ses baisers, son cœur ; qu'une autre main
Poursuive lentement des bouquets sur son sein ?
Un autre ! Ah ! je ne puis en souffrir la pensée !
Riez, amis ; nommez ma fureur insensée.
Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars
Me coucher sur sa porte, implorer ses regards ;
Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes ;
Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes,
Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort,
Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.
I
Hier, en te quittant, enivré de tes charmes,
Belle D'.z..., vers moi, tenant en main des armes,
Une troupe d'enfants courut de toutes parts.
Ils portaient des flambeaux, des chaînes et des dards.
Leurs dards m'ont pénétré jusques au fond de l'âme,
Leurs flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme,
Leurs chaînes m'ont saisi. D'une cruelle voix :
« Aimeras-tu D'.z... ? » criaient-ils à la fois,
« L'aimeras-tu toujours ? »,Troupe auguste et suprême,
Ah ! vous le savez trop, dieux enfants, si je l'aime.
Mais qu'avez-vous besoin de chaînes et de traits ?
Je n'ai point voulu fuir. Pourquoi tous ces apprêts ?
Sa beauté pouvait tout ; mon âme sans défense
N'a point contre ses yeux cherché de résistance.
Oui, je brûle ; ô D'.z... ! laisse-moi du repos.
Je brûle ; ô de mon cœur éloigne ces flambeaux :
Ah ! plutôt que souffrir ces douleurs insensées,
Combien j'aimerais mieux sur des Alpes glacées
Être une pierre aride, ou dans le sein des mers
Un roc battu des vents, battu des flots amers !
0 terre ! ô mer ! je brûle. Un poison moins rapide
Sut venger le Centaure et consumer Alcide.
Tel que le faon blessé fuit, court ; mais dans son flanc
Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang ;
Ainsi là, dans mon cœur, errant à l'aventure,
Je porte cette belle, auteur de ma blessure.
Marne, Seine, Apollon n'est plus dans vos forêts,
Je ne le trouve plus dans vos antres secrets.
Ah ! si je vais encor rêver sous vos ombrages,
Ce n'est plus que, d'amour. Du sein de vos feuillages,
D'.z..., fantôme aimé, m'environne, me suit
De bocage en bocage, et m'attire et me fuit.
Si dans mes tristes murs je me cherche un asile,
Hélas ! contre l'amour en est-il un tranquille ?
Si de livres, d'écrits, de sphères, de beaux-arts,
Contre elle, contre lui je me fais des remparts ;
A l'aspect de l'amour une terreur subite
Met bientôt les beaux-arts et les Muses en fuite.
Taciturne, mon front appuyé sur ma main,
D'elle seule occupé, mes jours-coulent en vain.
Si j'écris, son nom seul est tombé de ma plume ;
Si je prends au hasard quelque docte volume,
Encor ce nom chéri, ce nom délicieux
Partout, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux.
Je lui parle toujours, toujours je l'envisage ;
D'.z... ; toujours D'.z..., toujours sa belle image
Erre dans mon cerveau, m'assiége, me poursuit,
M'inquiète le jour, me tourmente la nuit.
Adieu donc, vains succès, studieuses chimères,
Et beaux-arts tant aimés, Muses jadis si chères ;
Malgré moi mes pensers ont un objet plus doux,
Ils sont tous à D'.z..., je n'en ai plus pour vous.
Que ne puis-je à mon tour, ah ! que ne puis-je croire
Que loin d'elle toujours j'occupe sa mémoire.
II
0 nuit, nuit douloureuse ! ô toi, tardive aurore,
Viens-tu ? vas-tu venir ? es-tu bien loin encore ?
Ah ! tantôt sur un flanc, puis sur l'autre au hasard,
Je me tourne et m'agite., et ne peux nulle part
Trouver que l'insomnie amère, impatiente,
Qu'un malaise inquiet et qu'une fièvre ardente.
Tu dors, belle D'.z... ; et c'est toi, mon amour
Qui retient ma paupière ouverte jusqu'au jour.
Si tu l'avais voulu, dieux ! Cette nuit cruelle
Aurait pu s'écouler plus rapide et plus belle,
Mon âme comme un songe autour de ton sommeil
Voltige. En me lisant, demain à ton réveil
Tu verras, comme toi, si mon cœur est paisible.
J'ai soulevé, pour toi, sur ma couche pénible,
Ma tête appesantie. Assis, et plein de toi,
Le nocturne flambeau qui luit auprès de moi,
Me voit, en sous plaintifs et mêlés de caresses,
Verser sur le papier mon cœur et mes tendresses.
Tu dors, belle D'.z... ; tes doux yeux sont fermés.
Ton haleine de rose aux soupirs embaumés
Entr'ouvre mollement tes deux lèvres vermeilles.
Mais, si je me trompais ! dieux ! ô dieux ! si tu veilles !
Et lorsque loin de toi j'endure le tourment
D'une insomnie amère, aux bras d'un autre amant,
Pour toi, de cette nuit qui s'échappe trop vite,
Une douce insomnie embellissait la fuite !
Dieu d'oubli, viens fermer mes yeux. O dieu de paix !
Sommeil, viens ; fallût-il les fermer pour jamais.
Un autre dans ses bras ! ô douloureux outrage !
Un autre ! O honte ! ô mort ! ô désespoir ! ô rage !
Malheureux insensé ! pourquoi, pourquoi les dieux
A juger la beauté formèrent-ils mes yeux ?
Pourquoi cette âme faible et si molle aux blessures
De ces regards féconds en douces impostures ?
Une amante moins belle aime mieux, et du moins
Humble et timide à plaire, elle est pleine de soins ;
Elle est tendre ; elle a peur de pleurer votre absence.
Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance ;
Et son égale humeur, sa facile gaîté,
L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté.
Mais celle qui partout fait conquête nouvelle,
Celle qu'on ne voit point sans dire : « Qu'elle est belle ! »
Insulte, en son triomphe, aux soupirs de l'amour.
Souveraine au milieu d'une tremblante cour,
Dans son léger caprice, inégale et soudaine,
Tendre et douce aujourd'hui, demain froide et hautaine.
Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements,
Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants ?
On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire,
Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire.
Et puis pour qui l'adore, inquiétudes, pleurs,
Soupçons et jalousie et nocturnes terreurs,
Quand il tremble, de loin, qu'un séducteur habile
Vienne et la sollicite et la trouve docile.
Mais que pouvais-je, hélas ! Et dois-je me blâmer ?
O D'.z..., je t'ai vue, il fallait bien t'aimer.
Il fallait bien, D'.z..., que ma Muse enflammée
Chantât pour caresser ma belle bien aimée.
Elle pleure à tes pieds, les yeux pleins de langueur :
Puisse-t-elle à mes feux intéresser ton cœur !
Au retour d'un festin, seule, ô Dieux ! sur ta couche,
Si cet heureux papier s'approchait de ta bouche !
Enfermé dans la soie, oh ! si ta belle main
Daignait le retrouver, le presser sur ton sein !
Je le saurai ; l'amour volera m'en instruire.
Dans l'âme d'un poète un Dieu même respire ;
Et ton cœur ne pourra me faire un si grand bien
Sans qu'un transport subit avertisse le mien.
Fais-le naître, ô D'.z..., alors toutes mes peines
S'adoucissent. Alors dans mes paisibles veines
Mon sang coule en flots purs et de lait et de miel,
Et mon âme se croit habitante du ciel.
I
De l'art de Pyrgotèle élève ingénieux,
Dont, à l'aide du tour, le fer industrieux
Aux veines des cailloux du Gange ou de Syrie,
Sait confier les traits de la jeune Marie,
Grave sur l'Améthyste ou l'Onyx étoilé
Ce que d'elle aujourd'hui les dieux m'ont révélé.
Souvent, lorsqu'aux transports mon ame s'abandonne,
L'harmonieux démon descend et m'environne,
Chante ;et ses ailes d'or agitant mes cheveux,
Rafraîchissent mon front qui bouillonne de feux.
Il m'a dit ta naissance, jeune Florentine !
C'est vous, nymphes d'Arno, qui des bras de Lucine
Vîntes h recueillir ; et vos rians berceaux
L'endormirent au bruit de l'onde et des roseaux ;
Et Phoebus, du Cancer hôte ardent et rapide,
Ne pouvait point la voir dans cette grotte humide,.
Sous des piliers de. »acre entours de jasmin,
Reposer sur un lit de pervenche et de thym.
Abandonnant les fleurs, de sonores abeilles
Vinrent en bourdonnant sur ses lèvres vermeilles
S'asseoir et déposer ce miel doux et flatteur,
Qui coule avec sa voix et pénètre le cœur.
Reine aux yeux éclatans, la belle poésie
Lui sourit, et trempa sa bouche d'ambroisie,
Arma ses faibles mains des fertiles pinceaux
Qui font vivre la toile en magiques tableaux ;
Et mit dans ses regards ce feu, cette ame pure
Qui sait voir la beauté fille de la nature.
Une lyre. aux sept voix lui faisait écouter
Les sons que Pausilippe est fier de répéter.
Et les douces vertus et les grâces décentes,
Les bras entrelacés autour d'elle dansantes,
Veillaient sur son sommeil ; et surent la cacher
A Vénus, à l'Amour, qui brûlaient d'approcher ;
Et puis au lieu de lait, pour nourrir son enfance,
Mêlèrent la candeur, la gaîté, l'indulgence,
La bienveillance amie au sourire ingénu,
Et le talent modeste à lui seul inconnu ;
Et la sainte fierté que nul revers n'opprime,
La paix, la conscience ignorante du crime,
La simplicité chaste aux regards caressants,
Prés de qui les pervers deviendraient innocents.
Artiste, pour l'honneur de ton durable ouvrage,
Graves-y tous ces dons brillans sur son visage.
Graves, si tu le peux, son ame et ses discours,
Sa voix, lien puissant d'où dépendent nos jours ;
Les jours de ses amis ; troupe heureuse et fidèle,
Qui vivent tous pour elle, et qui mourraient pour elle.
De la seule beauté le flambeau passager
Allume dans les sens un feu prompt et léger ;
Mais les douces vertuset les grâces décentes
N'inspirent aux cœurs purs que des flammes constantes.
II
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Trop heureux Niemcewicz, dont la muse fidèle
Ouvre à ta renommée une porte nouvelle ;
A sa langue étrangère enseignant tes vertus,
Te présente à l'encens de peuples inconnus,
Et fait luire tes traits, et ton âme, et ta grâce
Jusqu'aux bords nébuleux que la Baltique embrasse.
Les sept astres du Nord, parmi les chênes verts,
Le verront aux pasteurs de fourrures couverts,
Tel qu'Orphée au milieu de sa troupe farouche,
Apprendre ce doux nom qui vivra sur sa bouche,
Ton nom, ton nom si doux, l'honneur de sa chanson.
Pour entendre ta voix et redire ton nom,
De l'âpre Niémen les Naïades sacrées
Brisant les durs remparts de glaces azurées
Lèveront à l'envi leurs baux visages blancs,
Ceints d'humides roseaux et de glaçons brillants.
Ton nom réveillera, chanté par les feuillages,
L'écho de Podolie en ses grottes sauvages.
Les belles, dont la martre, au noir duvet luisant,
Presse le jeune sein, quand sous leur char glissant
Le froid hiver durcit la Vistule écumante,
Diront : « Cette étrangère est donc bien séduisante ! »
Prêts à braver le Russe en un combat mortel,
Les Polaques guerriers invoqueront le ciel,
Pour qu'une autre Cosway, comme toi noble et pure,
De son écharpe blanche entoure leur armure.
Précurseurs de l'automne, O fruits nés d'une terre
Ou l'art industrieux, sous ses maisons de verre,
Des soleils du midi sait feindre les chaleurs,
Allez trouver Fanny ; cette mère craintive.
A sa fille aux doux yeux, fleur débile et tardive,
Rendez la force et les couleurs.
Non qu'un péril funeste assiége son enfance ;
Mais du cœur maternel la tendre défiance
N'attend pas le danger qu'elle sait trop prévoir.
Et Fanny, qu'une fois les destins ont frappée,
Soupçonneuse et long-temps de sa perte occupée,
Redoute de loin leur pouvoir.
L'été va dissiper de si promptes alarmes.
Nous devons en naissant tous un tribut de larmes ;
Les siennes ont déjà trop satisfait aux dieux.
Sa beauté, ses vertus, ses grâces naturelles,
N'ont point des dieux sans doute, ainsi que des mortelles,
Armé le courroux envieux.
Belle bientôt comme elle, au retour d'Érigone,
L'enfant va ranimer, nourrisson de Pomone,
Ce front que de Borée un souffle avait terni.
O de la conserver, Cieux, faites votre étude ;
Que jamais la douleur, même l'inquiétude,
N'approchent du sein de Fanny.
Que n'est-ce encor ce temps let d'amour et de gloire,
Qui de Pollux, d'Alceste, a gardé la mémoire,
Quand un pieux échange apaisait les enfers !
Quand les trois Sœurs pouvaient n'être point inflexibles,
Et qu'au prix de ses jours, de leurs ciseaux terribles,
On rachetait des jours plus chers !
Oui, je voudrais alors qu'en effet toute prête,
La Parque, aimable enfant, vint menacer ta tête,
Pour me mettre en ta place et te sauver le jour ;
Voir ma trame rompue â la tienne enchaînée ;
Et Fanny s'avouer par moi seul fortuné
Et s'applaudir de mon amour.
Ma tombe quelque jour troublerait sa pensée.
Quelque jour, à sa fille entre ses bras pressée,
L'oeil humide peut-être, en passant prés de moi :
« Celui-ci, dirait-elle, à qui je fus bien chère,
Fut content de mourir, en songeant `que ta mère
N'aurait point à pleurer sur toi. »
II
J'ai vu sur d'autres yeux, qu'amour faisait sourire,
Ses doux regards s'attendrir et pleurer,
Et du miel le plus doux que sa bouche respire
Un autre s'enivrer.
Et quand, sur mon visage, un trouble involontaire
Exprimait le dépit de mon cœur agité,
Un coup-d'oeil caressant, furtivement jeté,
Tempérait dans mon sein cette souffrance amère.
Ah ! dans le fond de ses forêts,
Le ramier, déchiré de traits,
Gémit au moins sans se contraindre ;
Et le fugitif Actéon,
Percé par les traits d'Orion,
Peut l'accuser et peut se plaindre.
III
Non, de tous les amants les regards, les soupirs
Ne sont point des piéges perfides.
Non, à tromper des cœurs délicats et timides,
Tous ne mettent point leurs plaisirs.
Toujours la feinte mensongère
Ne farde point de pleurs, vains enfants des désirs,
Une insidieuse prière.
Non, avec votre image, artifice et détour
Fanny, n'habitent point une âme :
Des yeux pleins de vos traits, sont à vous. Nulle femme
Ne leur paraît digne d'amour.
Ah ! la pâle fleur de Clytie
Ne voit au ciel qu'un astre ; et l'absence du jour
Flétrit sa tête appesantie.
Des lèvres d'une belle un seul mot échappé,
Blesse d'une trace profonde
Le cœur d'un malheureux qui ne voit qu'elle au monde.
Son cœur pleure en secret frappé,
Quand sa bouche feint de sourire.
Il fuit ;et jusqu'au jour de son trouble occupé,
Absente, il ose au moins lui dire :
« Fanny, belle adorée aux yeux doux et sereins,
Heureux qui n'ayant d'autre envie
Que de vous voir, vous plaire et vous donner sa vie,
Oublié de tous les humains,
Près d'aller rejoindre ses pères,
Vous dira, vous pressant de ses mourantes mains :
Crois-tu qu'il soit des cœurs sincères ? »
IV
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire
Sait, â te voir parler et rougir et sourire,
De quels hôtes divins le ciel est habité.
La grâce, la candeur, la naïve innocence
Ont, depuis ton enfance,
De tout ce qui peut plaire enrichi ta beauté.
Sur tes traits, ou ton âme imprime sa noblesse,
Elles ont su mêler aux roses de jeunesse
Ces roses de pudeur, charmes plus séduisants ;
'Et remplir tes regards, tes lèvres, ton langage,
De ce miel dont le sage
Cherche lui-même en vain à défendre ses sens.
O ! que n'ai-je moi seul tout l'éclat et la gloire
Que donnent les talents, la beauté, la victoire,
Pour fixer sur moi seul ta pensée et tes yeux !
Que loin de moi, ton cœur fût plein de ma présence
Comme, dans ton absence,
Ton aspect bien-aimé m'est présent en tous lieux.
Je pense : Elle était là. Tous disaient : « Qu'elle est belle !»
Tels furent ses regards, sa démarche fut telle,
Et tels ses vêtements, sa voix et ces discours.
Sur ce gazon assise, et dominant la plaine,
Des méandres de Seine,
Rêveuse, elle suivait les obliqués détours.
Ainsi dans les : forêts j'erre avec ton image :
Ainsi le jeune faon, dans son désert sauvage,
D'un plomb volant percé, précipite ses pas.
Il emporte en fuyant sa mortelle blessure ;
Couché près d'une eau pure,
palpitant, hors d'haleine, il attend le trépas.
V
Quelquefois un souffle rapide
Obscurcit un moment sous sa vapeur humide
L'or, qui reprend soudain sa brillante couleur.
Ainsi du Sirius, ô jeune bien-aimée !
Un moment l'haleine enflammée
De ta beauté vermeille a fatigué la fleur.
De quel tendre et léger nuage
Un peu de pâleur douce, épars sur ton visage,
Enveloppa tes traits calmes et languissants !
Quel regard, quel sourire, à peine sur ta couche
Entrouvraient tes yeux et ta bouche !
Et que de miel coulait de tes faibles accents !
O ! qu'une belle est plus à craindre,
Alors qu'elle gémit, alors qu'on peut la plaindre,
Qu'on s'alarme pour elle. Ah ! s'il était des cœurs,
Fanny, que ton éclat eût trouvés insensibles,
Ils ne resteraient point paisibles
Près de ton front voilé de ces douces langueurs.
Oui, quoique meilleure et plus belle,
Toi-même cependant tu n'es qu'une mortelle ;
Je le vois. Mais du ciel, toi, l'orgueilet l'amour,
Tes beaux ans sont sacrés. Ton ame et ton visage
Sont des dieux la divine image ;
Et le ciel s'applaudit de t'avoir mise au jour.
Le ciel t'a vue en tes prairies
Oublier tes loisirs, tes lentes rêveries ;
Et tes dons et tes soins chercher les malheureux.
Tes délicates mains à leurs lèvres amères
Présenter des sucs salutaires,
Ou presser d'un lin pur leurs membres douloureux.
Souffrances que je leur envie !
Qu'ils eurent de bonheur de trembler pour leur vie,
Puisqu'ils virent sur eux tes regrets caressants !
Et leur toit rayonner de ta douce présence,
Et la bonté, la complaisance,
Attendrir tes discours, plus chers que tes présents !
Près de leur lit, dans leur chaumière,
Ils crurent voir descendre un ange de lumière,
Qui des ombres de mort dégageait leur flambeau ;
Leurs cœurs étaient émus comme, aux yeux de la Grèce,
La victime qu'une déesse
Vint ravir à l'Aulide, à Chalchas, au tombeau.
Ah ! si des douleurs étrangères
D'une larme si noble humectent tes paupières,
Et te font des destins accuser la rigueur,
Ceux qui souffrent pour toi, tu les plaindras peut-être ;
Et les douleurs que tu fais naître
Ont-elles moins le droit d'intéresser ton cœur ?
Troie, antique honneur de l'Asie,
Vil le prince expirant des guerriers de Mysie
D'un vainqueur généreux éprouver les bienfaits..
D'Achille désarmé la main amie et sûre
Toucha sa mortelle blessure,
Et soulagea les maux qu'elle-même avait faits.
A tous les instants rappelée',
Ta vue apaise ainsi l'âme qu'elle a troublée.
Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux,
Vivre est te regarder, et t'aimer, te le dire ;
Et quand tu daignes me sourire,
Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux.
VI
Mai de moins de roses, l'automne
De moins de pampres se couronne,
Moins d'épis flottent en moissons,
Que sur mes lèvres, sur ma lyre,
Fanny, tes regards, ton sourire,
Ne font éclore de chansons.
Les secrets pensers de mon âme
Sortent en paroles de flamme,
A ton nom doucement émus :
Ainsi la nacre industrieuse
Jette sa perle précieuse,
Honneur des sultanes d'Ormuz.
Ainsi sur son mûrier fertile
Le ver de Cathay mêle et file
Sa trame étincelante d'or.
Viens, mes Muses pour ta parure
De leur soie immortelle et pure
Versent un plus riche trésor.
Les perles de la poésie
Forment sous leurs doigts d'ambroisie
D'un collier le brillant contour.
Viens, Fanny : que ma main suspende
Sur ton sein cette noble offrande...
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