Langueur
Je suis l’Empire à la fin de la décadence,
Qui regarde passer les grands Barbares blancs
En composant des acrostiches indolents
D’un style d’or où la langueur du soleil danse.
L’âme seulette a mal au cœur d’un ennui dense,
Là-bas on dit qu’il est de longs combats sanglants.
Ô n’y pouvoir, étant si faible aux vœux si lents,
Ô n’y vouloir fleurir un peu cette existence !
Ô n’y vouloir, ô n’y pouvoir mourir un peu !
Ah ! tout est bu ! Bathylle, as-tu fini de rire ?
Ah ! tout est bu, tout est mangé ! Plus rien à dire !
Seul un poème un peu niais qu’on jette au feu,
Seul un esclave un peu coureur qui vous néglige,
Seul un ennui d’on ne sait quoi qui vous afflige !
À propos de ce poème
« Langueur » est un sonnet de Paul Verlaine (1844–1896), paru en 1883 et repris dans Jadis et naguère (1884). Son premier vers, « Je suis l’Empire à la fin de la décadence », en a fait le manifeste du mouvement décadent.
Le poète s’identifie à la Rome tardive qui regarde passer les « grands Barbares blancs » en composant des acrostiches indolents. L’ennui, l’impuissance et la lassitude dominent : « Ah ! tout est bu, tout est mangé ! Plus rien à dire ! » La musique du vers, très travaillée, contraste avec le sentiment de vide qu’elle exprime.