Illuminations/éd. 1886/Villes « Ce sont des villes ! »

by Arthur Rimbaud (1854–1891) · 1886 French

VILLES

Ce sont des villes ! C’est un peuple pour qui se
sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve !
Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur
des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères
ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent
mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses
sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets.
La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations
de chanteurs géants accourent dans des vêtements
et des oriflammes éclatants comme la lumière des
cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres, les
Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de
l’abîme et les toits des auberges l’ardeur du ciel pavoise
les mâts. L’écroulement des apothéoses rejoint les
champs des hauteurs où les centauresses séraphiques
évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des
plus hautes crêtes, une mer troublée par la naissance
éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et
de la rumeur des perles et des conques précieuses, la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les
versants, des moissons de fleurs grandes comme nos
armes et nos coupes, mugissent. Des cortèges de Mabs
en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut,
les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs
tètent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent
et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes
des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois
chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os
sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent
et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des
orages s’effondre. Les sauvages dansent sans cesse la
Fête de la Nuit. Et, une heure, je suis descendu dans le
mouvement d’un boulevard de Bagdad où des compagnies
ont chanté la joie du travail nouveau, sous une
brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux
fantômes des monts où l’on a dû se retrouver.

Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette
région d’où viennent mes sommeils et mes moindres
mouvements ?

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