Études et préludes (1909)/Bacchante triste

by Renée Vivien

 
        Le jour ne perce plus de flèches arrogantes
        Les bois émerveillés de la beauté des nuits,
        Et c’est l’heure troublée où dansent les Bacchantes
        Parmi l’accablement des rythmes alanguis.

        Leurs cheveux emmêlés pleurent le sang des vignes,
        Leurs pieds vifs sont légers comme l’aile des vents,
        Et le rose des chairs, la souplesse des lignes,
        Ont peuplé la forêt de sourires mouvants.

        La plus jeune a des chants qui rappellent le râle :
        Sa gorge d’amoureuse est lourde de sanglots.
        Elle n’est point pareille aux autres, - elle est pâle ;
        Son front a l’amertume et l’orage des flots.

        Le vin où le soleil des vendanges persiste
        Ne lui ramène plus le généreux oubli ;
        Elle est ivre à demi, mais son ivresse est triste,
        Et les feuillages noirs ceignent son front pâli.

        Tout en elle est lassé des fausses allégresses.
        Et le pressentiment des froids et durs matins
        Vient corrompre la flamme et le miel des caresses.
        Elle songe, parmi les roses des festins.

        Celle-là se souvient des baisers qu’on oublie...
        Elle n’apprendra pas le désir sans douleur,
        Celle qui voit toujours avec mélancolie
        Au fond des soirs d’orgie agoniser les fleurs.

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