Thétis

by Jean-Baptiste Rousseau


Près de l’humide empire où Vénus prit naissance,
Dans un bois consacré par le malheur d’Atys,
Le Sommeil et l’Amour, tous deux d’intelligence,
A l’amoureux Pélée avaient livré Thétis.
Qu’eut fait Minerve même, en cet état réduite ?
Mais, dans l’art de Protée en sa jeunesse instruite,
      Elle sut éluder un amant furieux :
D’une ardente lionne elle prend l’apparence.
Il s’émeut, et, tandis qu’il songe à sa défense,
La Nymphe, en rugissant, se dérobe à ses yeux.

      Où fuyez-vous, déesse inexorable,
      Cruel lion de carnage altéré ?
      Que craignez-vous d’un amant misérable,
      Que vos rigueurs ont déjà déchiré ?

      Il ne craint point une mort rigoureuse ;
      II s’offre à vous sans armes, sans secours ;
      Et votre fuite est pour lui plus affreuse
      Que les lions, les tigres et les ours.

      Où fuyez-vous, déesse inexorable,
      Cruel lion de carnage altéré ?
      Que craignez-vous d’un amant misérable,
      Que vos rigueurs ont déjà déchiré ?

Ce héros malheureux exprimait en ces mots
      Sa honte et sa douleur extrême,
      Quand tout à coup, du fond des flots,
      Protée apparaissant lui-même :
Que fais-tu, lui dit-il, faible et timide amant ?
Pourquoi troubler les airs de plaintes éternelles ?
      Est-ce d’aujourd’hui que les belles
      Ont recours au déguisement !
Répare ton erreur. La Nymphe qui te charme
      Va rentrer dans le sein des mers ;
Attends-la sur ces bords ; mais que rien ne t’alarme,
Et songe que tu dois Achille à l’univers.

         Le guerrier qui délibère
         Fait mal sa cour au dieu Mars :
         L’amant ne triomphe guère,
         S’il n’affronte les hasards.

         Quand le péril nous étonne,
         N’importunons point les dieux :
         Vénus, ainsi que Bellone,
         Aime les audacieux.

         Le guerrier qui délibère
         Fait mal sa cour au dieu Mars :
         L’amant ne triomphe guère,
         S’il n’affronte les hasards.

Pelée, à ce discours, portant au loin sa vue,
Voit paraître l’objet qui le tient sous ses lois :
Heureux que, pour lui seul, l’occasion perdue
      Renaisse une seconde fois !
      Le cœur plein d’une noble audace,
Il vole à la déesse; il l’approche, il l’embrasse.
Thétis veut se défendre ; et, d’un prompt changement
      Employant la ruse ordinaire,
Redevient, à ses yeux, lion, tigre, panthère :
Vains objets, qui ne font qu’irriter son amant.

      Ses désirs ont vaincu sa crainte :
Il la retient toujours d’un bras victorieux ;
Et, lasse de combattre, elle est enfin contrainte
De reprendre sa forme et d’obéir aux dieux.

      Amants, si jamais quelque belle,
      Changée en lionne cruelle,
      S’efforce à vous faire trembler,
      Moquez-vous d’une image feinte ;
      C’est un fantôme que sa crainte
      Vous présente pour vous troubler.
      Elle veut, en prenant l’image
      D’un tigre ou d’un lion sauvage,
      Effrayer les jeunes Amours ;
      Mais, après un effort extrême,
      Elle redevient elle-même,
      Et ces dieux triomphent toujours.

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