Lettre de Chapelle à Molière

by Chapelle (1626–1686) French

Je n’ai encore vu chez lui qu’un ou deux gentilshommes fort aisés et fort honnêtes
gens ; néanmoins, comme il ne faut jurer de rien, s’il faut que les autres ne leur ressemblent pas, et que dans la suite quelqu’un de ces messieurs s’avise de nous
venir faire ce beau compliment ordinaire, et d’être,

Pour mon malheur, aussi courtois
Que ceux de tant d’autres endroits,
Que pensez-vous que je devienne,
S’il faut que pendant plus d’un mois
Soir et matin j’en entretienne
Tout au moins deux, fort souvent trois,
De tout ce qu’on fait en Guienne
Pour l’alliance des deux rois ?

Mais comme il ne fait rien qui vaille
Et qu’il pleut ici tous les jours,
Nous ne voyons perdrix ni caille,
Et ne pouvons avoir recours,
Pour notre ordinaire mangeaille,
Qu’aux pigeons et qu’à la volaille
Que fournissent nos basses-cours.

Voyant cette étrange indigence
De cailles, guignards et perdrix,
Vous veut donner en récompense
Un pâté, bon par excellence,
Fait de deux lapins, tous deux pris
Dans le meilleur endroit de France,
Comme en pâte aussi tous deux mis
Par un pâtissier d’importance.
Goûtez-le bien, et je vous dis
Qu’il est pâté de conséquence,
Qui, bien que bis en apparence,
N’en vaut assurément pas pis :
Car, outre que la prévoyance
Pour envoyer en assurance

Un pâté jusques à Paris,
Par une longue expérience,
Veut qu’il tire un peu sur le gris,
C’est, cher ami, qu’en conscience
Nos Chartrains emportent le prix
Pour savoir pâtisser en bis.

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