Le Salve Regina des prisonniers

French

La frayeur qui nous espouvante,
Poussée d’un injuste courroux,
Nous a faict d’une voix tremblante
Vous dire humblement à genoux :
Salve, Regina.

Nous voyons qu’une grand’ misère
Nous viendra saisir pour jamais,

Si vous, ô reyne debonnaire,
Vous ne vous montrez desormais
Mater misericordiæ.

C’est à vous que nos vœux s’adressent
Pour obtenir nostre pardon ;
Desjà les poursuites nous pressent ;
Ne nous laissez à l’abandon,
Vita, dulcedo.

En vous seule est nostre asseurance,
Delivrez nous d’un tel méchef ;
Car sous cette seule esperance
Nous venons dire de rechef :
Et spes nostra, salve.

Helas ! ne soyez courroucée
Des outrages par nous commis,
Puisque, craignant ceste menée
Que nous trassent nos ennemis,
Ad te clamamus.

Ouy, nous crions d’une voix haute :
Reine mère, priez pour nous ;
Faites pardonner nostre faute,
Ou bien nous sommes presque tous
Exules filii Evæ.

Et ceux qui sont sous garde seure
Et qui sont venus des derniers,
Madame, vous disent à cet heure
Qu’ils sont detenus prisonniers :
Ad te suspiramus, gementes et flentes.

Quand nous voyons un camarade
Qu’on emmène dans les prisons,
Nous aymerions mieux battre l’estrade
Qu’estre, nous et nos compagnons,
In hac lacrymarum valle..

Après avoir préveu l’orage,
Nous nous sommes mis à prier,
Ayant jugé qu’estant en cage
On nous contraindra de crier
Eya !

Et, voyant que personne n’ose
Venir deferer des premiers,
Qu’est-ce qu’on demande autre chose,
Sinon nous tenir prisonniers ?
Ergo,

On veut remettre cette faute
Sur nous, et, ce qui est le pis,
C’est que l’on le dit à voix haute ;
Soyez vers le Roy vostre fils
Advocata nostra.

Vous le pouvez, ô grande Reyne !
Un chacun de nous le prevoid.
Changez en douceur ceste haine ;
Chacun l’espère, car on void
Illos tuos misericordes oculos.

Le bruit de nos malheurs s’embarque
Sur le ponant et au levant ;
L’amitié d’un si grand monarque
Est comm’ elle estoit auparavant
Ad nos convertere.

Rendez la liberté perdue
Par tous ces accidens divers ;
Vostre clemence assez congnue

L’on chantera par l’univers
Et Ludovicum benedictum.

Au lieu d’un superbe carosse,
D’une lictière ou de mulets,
On nous menasse d’une fosse ;
Intercedez donc, s’il vous plaist,
Fructum ventris tui.

Ostez nous la peur des supplices
Puis qu’en prison nous sommes mis
Et nos estats et nos offices
Que desjà l’on declare unis,
Nobis post hoc exilium ostende.

Nous avons merité la haine
Ou un semblable traictement ;
[Mais] c’est une chose incertaine
Que vous usiez de chastiment,
O demens !

Nostre confession de bouche,
La satisfaction du pecheur,
Et la contricion nous touche
Jusqu’au centre de nostre cœur,
O pia !

Ces bons Pères, qui sont si sages,
Nous ont promis dans peu de jours
La meilleur par[t] de leurs suffrages
Et nous à eux de nos secours.
O mater Maria !

Quand vous direz au Roy, Madame :
« Pardonnez à vos prisonniers »,
Vous verrez que de cœur et d’âme
Ils crieront tous les premiers :
Amen.

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