Le Délire

 
Que je me plais dans ce séjour !
J’y suis auprès de ma maîtresse.
Quelle clarté vaudroit ce demi-jour !
Ces berceaux, ces gazons, ici tout m’intéresse,
Je ne veux, je ne vois, je ne sens que l’amour.
Belle Thaïs, ô toi que j’idolâtre,
Dans tes bras amoureux quand je tombe éperdu,
Et qu’à tes épaules d’albâtre
Entrelaçant les miens, je reste suspendu ;
Quand nos haleines se confondent,
Que par des murmures confus
Nos coeurs s’appellent, se répondent,
Et qu’un soupir tient lieu de la voix qui n’est plus ;
Quand sur ton sein mes caresses plus vives
De la pourpre et du lis mêlangent les sillons,
Et que mille baisers croisent leurs aiguillons,
Renvoyés tour à tour par nos lèvres actives ;
Mon ame alors, ivre de son bonheur,
Et me quitte et s’écoule, à force d’être émue ;
Tu l’attires d’un souffle, ainsi qu’une vapeur
Autour de toi brûlante et répandue.
Elle renaît, expire tour à tour,
S’épanche, se résout comme un léger nuage,
Aux plus secrets appas s’ouvre un heureux passage,
T’enveloppe de mon amour ;
Elle humecte tes yeux aux paupières mourantes,
Où pèse mollement le doux poids du baiser,
Vient séparer ta bouche en deux roses naissantes,
Et, descendant toujours, cherche où se reposer.
Alors je renais et m’écrie :
L’amour soumet la terre, assujettit les cieux,
Les rois sont à ses pieds, il gouverne les dieux,
Il mêle en se jouant des pleurs à l’ambroisie,
Il est maître absolu : mais Thaïs aujourd’hui
L’emporte sur les rois, sur les dieux et sur lui.

Collection: 
1754

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