Le Cercle
On parle depuis peu de certaine ruelle,
Où la laide se rend, aussi bien que la belle :
Où tout âge, tout sexe ; où la ville et la cour,
Viennent prendre séance en l’école d’amour.
À la prude, soumise au devoir légitime,
On inspire l’amour sous le beau nom d’estime ;
Et son esprit sévère enseigne la vertu,
Quand son cœur, tout facile au charme qu’elle a vu,
Reçoit un feu secret qui n’oseroit paroître,
Et qu’elle aime à sentir sans le vouloir connoître.
L’autre, tout occupée à discourir des cieux,
Sur un simple mortel daigne abaisser les yeux,
Et trouve le moyen de partager son âme
Entre des feux humains et la divine flamme.
Celles que la nature abandonne à leur art,
Y viennent apporter l’étude d’un regard,
Et chercher vainement leur premier avantage
Dans les traits composés de leur nouveau visage.
Telle qui fut jadis le plaisir de nos yeux,
Et qui n’est aujourd’hui qu’un objet odieux,
S’expose, comme elle est, pour flatter sa mémoire,
D’un mot qu’on lui dira de cette vieille gloire :
Ton visage, Chloris, du monde respecté,
Laisse au bruit de ton nom l’effet de la beauté ;
Il change, il dépérit, et longtemps le plus sage,
Séduit par ce grand nom, révère ce visage.
Son éclat tout terni, ses traits tout languissants,
Trouvent chez nous encor le respect de nos sens ;
Et l’œil assujetti n’oseroit reconnoître
Le temps où ta beauté commence à disparoître.
L’orgueilleuse Caliste, où se portent ses pas,
Triomphe également des cœurs et des appas ;
Elle confond son sexe où le nôtre soupire,
Et dispense à son gré la honte et le martyre.
Une jeune coquette, avec peu d’intérêt,
Va chercher à qui plaire, et non pas qui lui plaît ;
Elle a mille galants, sans être bien aimée,
Contente de l’éclat que fait la renommée.
La solide, opposée à tous ces vains dehors,
Se veut instruire à fond des intérêts du corps.
L’intrigueuse vient là par un esprit d’affaire ;
Écoute avec dessein, propose avec mystère,
Et tandis qu’on s’amuse à discourir d’amour,
Ramasse quelque chose à porter à la cour.
Dans un lieu plus secret on tient la Précieuse,
Occupée aux leçons de morale amoureuse.
Là, se font distinguer les fiertés des rigueurs ;
Les dédains des mépris, les tourments des langueurs ;
On y sait démêler la crainte et les alarmes,
Discerner les attraits, les appas et les charmes ;
On y parle du temps qu’on forme le désir :
Mouvement incertain de peine ou de plaisir.
Des premiers maux d’amour on connoît la naissance,
On a de leurs progrès une entière science,
Et toujours on ajuste à l’ordre des douleurs,
Et le temps de la plainte, et la saison des pleurs.
Par un arrêt du ciel toute chose a son terme,
Et c’est ici le temps ou l’école se ferme ;
Mais avant que sortir, on déclare le jour
Où l’on viendra traiter un autre point d’amour.
Là, Philis, affectée en graves bienséances,
Dédaigneuse et civile, y fait ses révérences,
Conservant un maintien de douce autorité,
Qui serve à la grandeur sans nuire à la beauté.
On voit à l’autre bout une dame engageante,
Employer tout son art à paroître obligeante :
Caresses, compliments, civilités, honneurs,
Sont les moyens adroits qui lui gagnent les cœurs.
Loin de ces vanités, ainsi parle une Chère :
Pourquoi finir sitôt ? Mon Dieu ! quelle misère !
J’avois à proposer un nouveau sentiment
Du mérite parfait que se donne un amant.
Mais, dit l’autre, ma sœur, n’êtes-vous point troublée
Du tumulte confus d’une grande assemblée ?
Sauroit-on rien sentir de tendre, délicat,
En des lieux où se fait tant de bruit et d’éclat ?
Cherchons, cherchons, ma sœur, de tranquilles retraites,
Propres aux mouvements des passions secrètes.
Le monde sait bien peu ce que c’est que d’aimer,
Et l’on voit peu de gens qu’il nous faille estimer.
Moi, j’irois me charger, d’une spirituelle,
Qui ne parlerait rien que cercle et que ruelle !