L’Émeute

 
Comme un vent orageux, des bruits rauques et sourds
Roulent soudainement de faubourgs en faubourgs ;
Les portes des maisons, les fenêtres frémissent,
Les marteaux sur le bronze à grands coups retentissent,
La peur frappe partout, et les vieillards tremblants,
Les femmes en désordre, et les petits enfants,
D’un grand œil étonné regardant ce qui passe,
Tout sous les toits voisins pêle-mêle s’entasse,
Se cache, et dans la rue un vaste isolement
Remplace tout à coup ce chaos d’un moment ;
Et l’émeute paraît, l’émeute au pied rebelle,

Poussant avec la main le peuple devant elle ;
L’émeute aux mille fronts, aux cris tumultueux,
À chaque bond grossit ses rangs impétueux,
Et le long des grands quais où son flot se déroule,
Hurle en battant les murs comme une femme soûle.

Où va-t-elle aujourd’hui ? De ses sombres clameurs
Va-t-elle épouvanter le sénat en rumeurs ?
Vient-elle secouer sur le front des ministres
Tout le sang répandu pendant les jours sinistres ?
Non, l’émeute à longs flots inondant le saint lieu,
Bondit comme un torrent contre les murs de dieu.
La haine du pontife aujourd’hui la travaille ;
Son front comme un bélier bat la sainte muraille ;
Sur les dalles de pierre, au bas de leurs autels
Roulent confusément les vases immortels.
Adieu le haut parvis, adieu les saints portiques,
Adieu les souvenirs, les croyances antiques ;
Tout tombe, tout s’écroule avec la grande croix,
Christ est aux mains des juifs une seconde fois.

Ô ma mère patrie, ô déesse plaintive,
Verrons-nous donc toujours dans la ville craintive
Les pâles citoyens déserter leurs foyers !
Toujours les verrons-nous, implacables guerriers,
Se livrer dans la paix des guerres intestines !
Les temples verront-ils aux pieds de leurs ruines,
Comme le marc impur échappé du pressoir,
Des flots de sang chrétien couler matin et soir !
Patrie, ah ! Si les cris de ta voix éplorée
N’ont plus aucun pouvoir sur la foule égarée ;
Si tes gémissements ne sont plus entendus,
Les mamelles au vent et les bras étendus,
Mère désespérée, à la face publique
Viens, déchire à deux mains ta flottante tunique
Et montre aux glaives nus de tes fils irrités
Les flancs, les larges flancs qui les ont tous portés !

Collection: 
1841

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