Illuminations/éd. 1886/« Nous sommes tes grands parents »

by Arthur Rimbaud


Nous sommes tes grands parents.
Les grands,
Couverts des froides sueurs

De la terre et des verdures.
Nos vins secs avaient du cœur.

Au soleil sans imposture

Que faut-il à l’homme ? Boire…

Moi. — Mourir aux fleuves barbares.

Nous sommes tes grands parents

Des champs…
L’eau est au fond des osiers…

Vois le courant du fossé

Autour du château mouillé…

Descendons dans nos celliers : 

Après le cidre, ou le lait…


Moi. — Aller où boivent les vaches.

Nous sommes tes grands parents : 

Tiens, prends

Les liqueurs dans nos armoires.
Le thé, le café, si rares, 

Frémissent dans les bouilloires.

Vois les images ; les fleurs :
Nous entrons du cimetière…

Moi. — Ah ! tarir toutes les urnes.

Éternelles Ondines, 

Divisez l’eau fine ;

Vénus, sœur de l’azur,

Emeus le flot pur.

Juifs errants de Norwège, 

Dites-moi la neige ;

Anciens exilés chers, 

Dites-moi la mer…


— Non, plus ces boissons pures, 

Ces fleurs d’eau pour verres ; 

Légendes ni figures

Ne me désaltèrent ;

Chansonnier, ta filleule

C’est ma soif si folle ;
Hydre intime, sans gueule,
Qui mine et désole !

Viens ! les vins sont aux plages, 

Et les flots, par millions !
Vois le bitter sauvage

Rouler du haut des monts ;

Gagnons, pèlerins sages,

L’absinthe aux verts piliers…

Moi — Plus ces paysages.
Qu’est l’ivresse, amis ?


J’aime autant, mieux, même

Pourrir dans l’étang,
Sous l’affreuse crème,
Près des bois flottants.

Peut-être un soir m’attend

Où je boirai tranquille

En quelque bonne ville,
Et mourrai…ontent

Puisque je s….tent.

Si mon mal se résigne,
Si jamais j’ai quelque or, 

Choisirai-je le Nord

Ou les pays des vignes ?…
Ah ! songer est indigne,

Puisque c’est pure perte ;
Et si je redeviens

Le voyageur ancien

Jamais l’auberge verte

Ne peut bien m’être ouverte.


Les pigeons qui tremblent dans la prairie ; 

Le gibier qui court et qui voit la nuit ;
Les bêtes des eaux, la bête asservie ;
Les derniers papillons ; ont soif aussi.

Mais fondre où fond ce nuage sans guide…

Oh ! favorisé de ce qui soit frais,
Expirer en ces violettes humides

Dont les aurores chargent ces forêts.

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