Description du tableau de Lustucru

French

Amy, si tu es curieux
De voir une pièce plaisante,
Escoute, jette un peu les yeux
Sur cette image icy presente :
En ce Tableau plusieurs sujets

Sont representez et portraits
Par une excellente graveure ;
Et chaque chose au naturel
Est tracée en cette figure
Par l’art d’un burin immortel.

Il faut qu’à rire tu t’apreste
Voyant qu’un nouvel ouvrier

Bon forgeron de son mestier
S’exerce à forger une teste :
Si Boudan, ce sçavant graveur,
Est de vray le père et l’autheur
De son nom et de sa naissance,
Ce beau nom qui va triomphant
Signale autant sa suffisance
Que l’estre de son propre enfant.

Ce gros vallet refond icy
Une teste fière et facheuse,
Dont l’espoux matté de soucy
Souffroit l’humeur capricieuse :
Un sang fumeux et bouillonnant
Sort des veines abondamment
Brûlé d’une ardeur colerique,
Il s’efforce avec action

À la faire plus pacifique,
Et la rendre sans passion.

Cet homme est des plus admirables
À raffiner tous les metaux,
Et changer ces fiers animaux
En belles assez raisonnables.
Or, pour marque de son sçavoir,
Dans sa loge vous pouvez voir
Des testes de femmes et filles

Qu’il a fondues dextrement,
Et fait devenir plus docilles
Par l’effort de son instrument.

On repare icy les cerveaux
Des femmes les plus obstinées
Qu’on arrive en mille vaisseaux
Pour mettre sous ses cheminées.
Ce vallet qui court promptement
Les reçoit à chaque moment,
Ravy de voir tant de pratique.
Cet homme avec son hottereau
Va decharger en la boutique
La pesanteur de son fardeau.

Un certain envoye à la forge,
Par un crocheteur rude et fort,
Malgré elle et tout son effort,
Sa femme, afin qu’on la reforge.
Elle veut toujours resister,
Mais enfin il l’y fait porter
Pour qu’on l’y refasse la teste.
Vous y viendrez, chez le limeur,
Luy disoit-il, méchante beste,
Pour faire changer votre humeur.

Sur le dos d’une beste asine
Deux paniers je vois proprement
Qu’un singe assis plaisamment
Guidoit avec une houssine ;
L’animal gemit sous le faix
De ces testes pleines d’excès
Dont on souffre tant de caprice.

Au dessous on voit en escrit :
Il est plus chargé de malice
Que le singe qui le conduit.

En voicy une infinité,
À pied, à cheval, en civière,
Qui viennent de chaque costé,
Comme en cage, en coche, en littière ;
On les porte chez l’artisan,
Qui se montre lassé d’ahan
Lors que sur la langue il les touche ;
Car, les retirant du fourneau,
Pour adoucir leur fière bouche
Il la rabat de son marteau.

Or, l’enseigne de sa maison
C’est une femme decollée,
Qu’à bon tiltre et juste raison
Tout-en-est-bon il a nommée.
Pour son secret rare et divin
On l’appelle le medecin
Et l’operateur cephalique ;
Et, comme il est tres-obligeant,
Il aide de son art chimique
Sans recevoir aucun argent.

Mais si cet homme incomparable
Fond les testes si dextrement
De ce sexe altier et charmant,
Qui nous est tant inexorable,
On en doit pourtant excepter
Ces objets qu’on voit habiter
La merveille des autres villes,

Où, sans perdre leur gravité,
Les dames sont aussi civilles
Qu’elles sont pleines de beauté.

Elles surpassent en blancheur
Le teint du lys et de la neige ;
Et leur attrayante douceur
Finit un tourment, ou l’allege.
Leur taille, leur grace et leurs yeux
Font des efforts victorieux
Sur les cœurs des plus indomptables ;
Et leur bouche, et leurs belles mains,
Sous des loix assez equitables
Asservissent tous les humains.

Ce n’est donc pas dessus sa forge
Que cet insigne LUSTUCRU,
Grand raffîneur d’esprit bouru,
Ramolissoit leur belle gorge.
Les belles dames de Paris
Font trop d’honneur à leurs maris,
Pour meriter qu’on les relime ;
Et celles que les ouvriers
Repurgeoient d’ordure et de crime
Estoient toutes d’autres quartiers.

Mais que vois-je icy de nouveau ?
Sont des femmes qui font carnage,
Et qui, dans cet autre tableau,
Exercent leur fiel et leur rage ;
Sur le corps d’un seul innocent
Elles vont toutes s’empressant
Pour le trancher en mille pièces ;

Sans doute il n’evitera pas
La fureur de tant de tigresses,
Qui luy vont causer le trespas.

Qu’elles monstrent de passion
En faisant cette boucherie,
Et qu’en cette infame action
On voit de rage et de furie !
À coups de besche et de marteaux,
De pelle, de broche et coûteaux,
Elles luy font mille taillades ;
Et cet excellent reforgeur,
Aussi bien que ses camarades,
Est bafoué comme un voleur.

Bien qu’elles soient toutes galantes,
Et que de riches just-à-corps
Ornent la beauté de leurs corps,
Elles contrefont les bacchantes.
Holà ! belles, arrestez-vous !
Ne ressemblez pas à ces foux
Qui ne veulent qu’on les reprenne,
Et ne vueillez pas massacrer
Celuy dont la forge et la peine
Concouroit à vous reparer.

Si Penthée, fils d’Echion,
Meurtry dans sa terre natale,
Souffrit l’horrible oppression
D’Agavé, sa mère brutale,
Il avoit un peu méprisé
Ce Dieu si fort authorisé,
Qu’on revère dans la Bourgongne,

Mais le sujet de vos fureurs
Montre bien par sa rouge trongne
Qu’il aime le Dieu des beuveurs.

Mais, pimbèches pleines de rages,
Ces discours ne vous touchent pas,
Et vous l’allez mettre au trépas
De peur qu’il ne vous rende sages.
On dit que vostre intention
Est de traitter en espion
Cet autheur de tant de mystères,
En haine d’un de ses ayeux
Qui découvrit vos adultères
À la face de tous les Dieux.

Les Menades en leur transport
Commirent la mesme injustice,
Persecutans jusqu’à la mort,
Le noble mary d’Euridice.
Et, voyant ce chef tronçonné
À mille opprobres destiné,
Dont vous élevez un trophée,
Il me resouvient qu’autre fois
Les femmes tuèrent Orphée
Pour s’estre mocqué de leurs lois.

Enfin, tant d’excès rigoureux
Luy ont ravy sa pauvre vie,
Sans que dans son sort mal-heureux
Vostre ire puisse estre assouvie ;
Car, après l’avoir saccagé,
Et de mille coups outragé
Par une fureur meurtrière,

Vous l’y donnez honteusement
Le beau milieu d’une rivière
Pour honorable monument.

Toutefois, perfides mutines
Qui l’avez tué méchamment,
Vous recevrez le châtiment
De ces cruautez feminines :
Car il eust purgé vos espoux
D’un esprit fantasque et jaloux
S’il eust peu vivre davantage ;
Mais vous sentirez leurs rigueurs,
Leurs dépits, leur fougue et leur rage,
Comme il a senty vos fureurs.

Attends, discret mari, que la belle en cornette,
Le soir ait étalé son teint sur sa toilette,

Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis,
Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

Il n’est si pauvre malotru
Qui ne trouve sa malotrue.
Aussi le bon L’Eusse-tu-cru
A trouvé sa L’Eusse-tu-crue.

Il a vu
Lustucru
Qui forgeoit des testes
Prestes.

Source: Wikisource

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