D’anciennement transposé

J’ai triste d’une ville en bois,
— tourne, foire de ma rancœur,
mes chevaux de bois de malheur —
j’ai triste d’une ville en bois,
j’ai mal à mes sabots de bois.

J’ai triste d’être le perdu
d’une ombre et nue et mal en place,
— mais dont mon cœur trop sait la place —
j’ai triste d’être le perdu
des places, et froid et tout nu.

J’ai triste de jours de patins
— Sœur Anne ne voyez-vous rien ? —
et de n’aimer en nulle femme ;
j’ai triste de jours de patins,
et de n’aimer en nulle femme.

J’ai triste de mon cœur en bois,
et j’ai très-triste de mes pierres,
et des maisons où, dans du froid,
au dimanche des cœurs de bois,
les lampes mangent la lumière.

Et j’ai triste d’une eau-de-vie
qui fait rentrer tard les soldats,
au dimanche ivre d’eau-de-vie,
dans mes rues pleines de soldats,
j’ai triste de trop d’eau-de-vie.

Je n’ai plus de ville, Elle est soûle,
et pleine de cœurs rénégats,
aux tavernes du Golgotha,
j’en suis triste jusqu’à la mort ;
je n’ai plus de ville, Elle est soûle.

Mon Dimanche est mort pour de bon,
dans les armoires de mes torts
mes robes ont changé de ton,
vides, les robes de ma mort
sont mortes et pour tout de bon.

Et sont mortes les bien-aimées ;
et ma seule religion,
aux huiles d’extrême-onction,
va mourir loin des bien-aimées ;
la mort meurt et les bien-aimées.

Et tout vit, pour que bien s’annule
la chair dans les robes qui brûlent,
où les baisers même sont mal ;
et tout vit pour que bien s’annule
la chair dans les robes qui brûlent.

Vierge des dimanches solaires,
des dimanches, des beaux dimanches,
aux vieux almanachs de calvaire ;
Vierge, ils s’en vont les beaux dimanches,
Vierge des dimanches solaires.

Vierge, comme vous savez rire
et sourire comme on pardonne ;
Vierge, au pauvre petit martyre
des enfantines Babylone,
Vierge comme vous savez rire.

Vierge, aux ors mats de bas-empires
mon cœur de bon chrétien se pleure,
Vierge, aussi c’est tout seul mon cœur
en ma bien-aimée que déchire
sur des fonds d’or un bas-empire,

un bas-empire où levantins
et juifs dont l’on voudrait mourir,
ont vendu les soirs, les matins,
et la bonté de votre rire,
Vierge, qui dites comment rire.

Vierge des dimanches solaires,
est-il un dimanche à venir
pour une ville de plein-air,
une douce ville à bâtir,
où, dans la vie, on pourra rire ?

Maçons de ma communion
en œuvre pour la ville-extase,
faîtes rire la blanche grâce
des églises et des maisons,
maçons de ma communion.

Maçons des mains, maçons des pieds,
levez dans mes loins terrains vagues,
la ville en rond comme une bague,
et d’enfants pleine, et de pitié,
maçons des mains, maçons des pieds.

Maçons de joie sur les échelles,
maçons tout droit dans du beau ciel,
couvrez-les, mes maisons nouvelles
de chaume blond ainsi qu’un miel,
maçons de joie sur les échelles.

Maçons très-doux, prenez la neige
pour mortier, et n’oubliez point
les bonnes madones aux coins
des ruelles où sont les miens ;
maçons très-doux, prenez la neige.

Maçons, du revers des truelles,
écrasez et juifs, et serpents ;
maçons, en beaux tabliers blancs,
bâtissez au chant des truelles,
la ville de mes trois arpents.

Or, aux ouvre-toi Sésame,
d’une ville en raccourcis,
le Grand Turc de mes mépris
m’a surpris et vendu l’âme.

Marchands d’huile de Sésame,
et juifs de honte à poils gris,
ont mis leurs doigts de mépris
à ma gorge, et sur mon âme.

Sur leur gorge et sur leur âme,
allez mes navajas bleus,
et mes arquebuses : feu !
sur leur gorge et sur leur âme ;

Dimanche ! et soit ville feue,
leur ville de mes mépris ;
doux dimanche en Jésus-Christ,
dimanche à leur ville feue;

car leurs villes et leurs femmes,
leurs villes de circoncis
m’ont surpris et vendu l’âme ;
Sésame, ouvre-toi Sésame.

Collection: 
1892

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