Consolation à Caritée sur la mort de son mari

by François de Malherbe


Ainsi quand Mausole[1] fut mort,
Artémise accusa le sort,
De pleurs se noya le visage,
Et dit aux astres innocents
Tout ce que fait dire la rage,
Quand elle est maîtresse des sens.

Ainsi fut sourde au réconfort,
Quand elle eut trouvé dans le port
La perte qu’elle avait songée,
Celle de qui les passions
Firent voir à la mer Égée
Le premier nid des alcyons.[2]

Vous n’êtes seule en ce tourment
Qui témoignez du sentiment,
Ô trop fidèle Caritée !
En toutes âmes l’amitié,
De mêmes ennuis agitée,
Fait les mêmes traits de pitié.

De combien de jeunes maris,
En la querelle de Pâris,[3]
Tomba la vie entre les armes,
Qui fussent retournés un jour,
Si la mort se payait de larmes,
A Mycènes[4] faire l’amour !

Mais le destin, qui fait nos lois,
Est jaloux qu’on passe deux fois
Au-deçà du rivage blême :
Et les dieux ont gardé ce don,
Si rare que Jupiter même
Ne le sut faire à Sarpedon.[5]

Pourquoi donc, si peu sagement
Démentant votre jugement,
Passez-vous en cette amertume
Le meilleur de votre saison,
Aimant mieux plaindre par coutume,
Que vous consoler par raison ?

Nature fait bien quelque effort
Qu’on ne peut condamner qu’à tort :
Mais que direz-vous pour défendre
Ce prodige de cruauté
Par qui vous semblez entreprendre
De ruiner votre beauté ?

Que vous ont fait ces beaux cheveux,
Dignes objets de tant de vœux,
Pour endurer votre colère,
Et devenus vos ennemis
Recevoir l’injuste salaire
D’un crime qu’ils n’ont point commis ?

Quelles aimables qualités
En celui que vous regrettez
Ont pu mériter qu’à vos roses
Vous ôtiez leur vive couleur,
Et livriez de si belles choses
À la merci de la douleur ?

Remettez-vous l’âme en repos,
Changez ces funestes propos ;
Et par la fin de vos tempêtes
Obligeant tous les beaux esprits,
Conservez au siècle où vous êtes
Ce que vous lui donnez de prix.

Amour, autrefois en vos yeux
Plein d’appas si délicieux,
Devient mélancolique et sombre,
Quand il voit qu’un si long ennui
Vous fait consumer pour un ombre
Ce que vous n’avez que pour lui.

S’il vous ressouvient du pouvoir
Que ses traits vous ont fait avoir
Quand vos lumières étaient calmes,
Permettez-lui de vous guérir,
Et ne différez point les palmes
Qu’il brûle de vous acquérir.

Le temps d’un insensible cours
Nous porte à la fin de nos jours ;
C’est à notre sage conduite,
Sans murmurer de ce défaut,
De nous consoler de sa fuite
En le ménageant comme il faut.

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