Usons ici le fiel de nos fâcheuses vies
- Usons ici le fiel de nos fâcheuses vies,
- Horriblant de nos cris les ombres de ces bois :
- Ces roches égarées, ces fontaines suivies
- Par l'écho des forêts répondront à nos voix.
- Les vents continuels, l'épais de ces nuages,
- Ces étangs noirs remplis d'aspics, non de poissons,
- Les cerfs craintifs, les ours et lézardes sauvages
- Trancheront leur repos pour ouïr mes chansons.
- Comme le feu cruel qui a mis en ruine
- Un palais, forcenant léger de lieu en lieu,
- Le malheur me dévore, et ainsi m'extermine
- Le brandon de l'amour, l'impitoyable dieu.
- Hélas ! Pans forestiers et vous faunes sauvages,
- Ne guérissez-vous point la plaie qui me nuit,
- Ne savez-vous remède aux amoureuses rages,
- De tant de belles fleurs que la terre produit ?
- Au secours de ma vie ou à ma mort prochaine
- Accourez, déités qui habitez ces lieux,
- Ou soyez médecins de ma sanglante peine,
- Ou faites les témoins de ma perte vos yeux.
- Relégué parmi vous, je veux qu'en ma demeure
- Ne soit marqué le pied d'un délicat plaisir,
- Sinon lorsqu'il faudra que consommé je meure,
- Satisfait du plus beau de mon triste désir.
- Le lieu de mon repos est une chambre peinte
- De mil os blanchissants et de têtes de morts,
- Où ma joie est plus tôt de son objet éteinte :
- Un oubli gracieux ne la pousse dehors.
- Sortent de là tous ceux qui ont encore envie
- De semer et chercher quelque contentement,
- Viennent ceux qui voudront me ressembler de vie
- Pourvu que l'amour soit cause de leur tourment.
- Je mire en adorant dans une anatomie
- Le portrait de Diane entre les os, afin
- Que voyant sa beauté ma fortune ennemie
- L'environne partout de ma cruelle fin.
- Dans le corps de la mort j'ai enfermé ma vie,
- Et ma beauté paraît horrible entre les os.
- Voilà comment ma joie est de regret suivie,
- Comment de mon travail ma mort seule a repos.