Les Merveilles et les excellences du salmigondis de l’aloyau
Le Roux, ta gentille humeur
Merite bien qu’un rimeur,
Des plus gentils de sa race,
Pour toy grimpe sur Parnasse.
Un jour, beuvant rejouys
À la santé de Louys
Et de Charles ton bon maistre,
Il t’en souviendra peut-estre,
Tu laissas les mets royaux
Pour manger les alloyaux.
Tu me fy promestre, en somme,
Sur la foy d’un galant homme,
Qu’en vers je celebrerois
Ces morceaux dignes des rois.
Je m’acquitte de ma debte
En monnoie de poëte.
Si Rouillard s’est esbatu
Sur le renom d’un festu
Qu’un miserable asne mange ;
Si Pasquier, en sa loüange
De la puce de Poitiers
A du bruict en nos quartiers,
Loüant l’aloyau, j’espère
La faveur autant prospère,
Voire plus, car le subject
Est plus noble et moins abject.
Arrière donc, ô viandes
Delicates et friandes,
Et de quy l’enorme coust
Faict à maint perdre le goust !
À la table epicurée
Vous servirez de curée ;
Soient de vos morceaux disnez
Les hommes effeminez !
Vous fistes perdre Capoue :
Aux vils corbeaux je vous voüe.
Hercule ne vouloit pas
Vous avoir en ses repas ;
Au goust des Alcibiades
Vous eussiez esté trop fades :
Le bœuf seul les contentoit ;
Un aloyau seul estoit
La solide nourriture
Convenable à leur nature.
Aux geants membrus et forts,
Aux athlètes grands de corps,
Les chairs grosses et charnues
Plaisent mieux que les menues ;
Les poussins, les pigeonneaux,
Les bizets, les estourneaux,
Les moineaux, les allouettes,
Sont pour les marionettes,
Pour les petits marjolets,
Pour les petits hommelets
Quy n’osent paroistre en rue,
Tant ils ont peur de la grue.
Tant de mets et d’entremets
Ne furent propres jamais
Aux phylosophes antiques.
Je m’en rapporte aux ethiques.
Les diverses qualitez
Amènent des cruditez ;
Les cruditez indigestes
Sont à la santé molestes ;
De là viennent les douleurs
Tant aux intestins qu’ailleurs,
Les choliques, les tranchées,
Sinistres aux accouchées ;
Les vertiges du cerveau
Avec la fièvre de veau.
Quy soi-mesme se commande,
Et quy, sobre, ne demande
Qu’un aloyau pour tout mets
N’est point malade jamais.
Un aloyau profitable
Repare tout une table
Du beau lustre coloré
De son rouge sur-doré.
Il paist nostre faim plus grosse,
Et l’on retrouve en la sausse
L’appetit perdu souvent :
De mort il le rend vivant.
Nutritive est la fumée
À la personne affamée ;
Et, si vous ne me croyez,
Feuilletez les plaidoyez.
Entre la Rotisserie,
Jadis, et la Gueuserie,
Il se mut un gros procez.
N’ayant mangé leurs pains secz,
Mais, au flair de la viande,
Les gueux payèrent l’amende ;
Et mesmement aux faulx dieux
Le flair en est gracieux :
Il les contente, où leur prestre
Veult la chair pour en repaistre.
Les prestres et les devins
Des sacrifices divins,
Aux solennelles journées,
Enlevoient les charbonnées :
C’est tout un et l’aloyau,
J’en croy le boucher Croyau.
Il sera de bonne sorte,
Et tel qu’on nous en apporte
De Sainct-Etienne-du-Mont
Ou de nostre Petit-Pont.
Ceux de la pièce première
N’ont pas la gloire dernière.
Les uns sont à deux costez,
Et les autres, escourtez,
N’en ont qu’un : c’est au choix vostre
Que de prendre l’un ou l’autre.
Les plus gras sont les meilleurs.
Manquent-ils, allez ailleurs.
La viande est tant plus franche
Que la graisse en est plus blanche,
Et plus tendre elle sera.
La dame l’embrochera
D’une gentille manière,
Sinon vostre chambrière,
Ou bien vostre marmiton.
À la guerre, un long baston
Sert bien souvent d’une broche.
Le feu ne sera trop proche,
D’autant qu’il le haviroit
Plustost qu’il ne le cuiroit.
Moyenne soit la distance.
C’est au feu qu’est l’importance :
Il doibt estre bel et bon ;
Le meilleur est de charbon.
Celuy quy vire et quy tourne
Ordinairement sejourne
Sur le plus espais costé.
Qui le brusle soit frotté.
Il vaut mieux que l’on n’y mette
Qu’une personne discrette.
Ne tournez pas au rebours :
Je hais trop les mauvais tours
À l’ancienne coustume.
Cuite est la chair quy ne fume ;
Sèche, elle a moins de saveur.
Je tiendrois à grand’faveur
Qu’elle mouillast mon assiette.
Sur l’espaule une serviette,
Vous le desembrocherez,
Au plat vous le poserez.
Le sel et l’eau sont la sausse.
Tel y a quy la rehausse
Avec du vinaigre aux aulx ;
Mais ce sont les Champenaux.
Il n’est meilleure poyvrade,
Meilleure capylotade,
Ny meilleur salmygondis,
Tel qu’en apprestoit jadis
Nostre maistre La Fontaine,
La Fontaine Marmitaine.
L’amy que j’ayme d’amour
Avoit dict qu’à mon retour
J’en trouverois un en broche.
L’heure du souper approche :
Je m’en vay voir s’il est cuit.
Adieu, bonsoir, bonne nuit.
Quy veult empescher un vilain,
Il luy faut mestre un œuf en main.
Que tu m’empeschas, ô Voicture,
Avec tes pots de confiture !
Il te souvient qu’à mon depart
J’en pris en mes mains bonne part,
Ayant serré l’autre partie
Dans ma pochette appesantie.
De chez toy chez nous y a loin,
Et tout du long de ce chemin
Il n’y eut fils de bonne mère,
Quy ne me creust apothicaire.
Ayant les deux mains à mes pots
(Ils cuidoient choir à tout propos),
Le moyen de faire l’honneste !
Mon chapeau tenoit à ma teste,
Les uns m’estimoient desdaigneux,
Les autres m’appeloient teigneux.
Je ne sçay qui disoit : Malherbe,
Qui sçait bien, n’est pas tant superbe.
En evesque, non autrement,
Je les saluois froidement,
Rasserenant ma triste mine,
En tournant le col vers l’eschine.
Quoy qu’assez chiche de salut,
Le malheur toutefois voulut
Que je repandisse la saulce
Tant sur le manteau que la chausse.
De mal en pis, un autre effect
Dedans ma pochette se faict :
Tout pesle-mesle se renverse,
Et n’est doubleure qu’il ne perse.
Mes vers se trouvèrent dessous,
Bon Dieu ! que mes vers estoient doux !
Ma bienheureuse gibecière
En fut enduicte toute entière.
Il ne fut sol ny carolus
Quy ne fust lors pris à la glus.
Alors j’appris que chose aucune
N’est si douce que la pecune.
Du travers de la cuisse au corps
La douceur me passa dès lors.
Si Dieu veut qu’elle y persevère,
Je ne seray plus tant sevère.
Le plus petit chien de chez nous
Me trouva plus que son laict doux ;
Il fut si friand de la sausse,
Qu’il a presque avallé ma chausse.
Tant et tant ce petit coquin
En barbouilla son musequin,
Qu’il n’est chien au mont Sainct-Hilaire
Quy ne le suive et ne le flaire.
Amy Voicture, étant sur tous
Et plus que confiture doux,
Ne me donne plus confiture
Sans un laquay pour la voiture.