Les Larmes et complaintes de la Reyne d’Angleterre sur la mort de son Espoux

by David Ferrand (1590–1660) · 1649 French

Pleine d’ennuys et de rudes atteintes,
Ô tout puissant, escoute mes clameurs !
Le grand excez de mes divers malheurs
Me fait vers toy adresser ces complaintes.

Dans le contour de la machine ronde,
Parmy le Scythe, et peuples plus pervers,
Bien qu’il y ayt eu maints malheurs divers,
Je ne crois point en avoir de seconde.

Mon accident attaint jusqu’à l’extresme,
Et ne se peut trouver pareil courroux :
Ayant perdu mon très fidelle espoux,
Lequel j’aimois plus encor que moy-mesme.

Comme deux luths de mesme consonnance,
Estant touchez, rendent mesmes accords,
Ainsi vivoit, sans avoir nuls discords,
Son cœur Anglois avec celuy de France.

Les fruits conçeuz de nostre mariage
Monstrent assez quels estoyent nos desseins ;
Nous les pensions voir un jour souverains.
Mais comme nous ils sentent cet orage.

Et vous avez rompu cette armonie,
Maudits sujets sans croyance et sans foy :
Quand vous avez fait mourir vostre Roy,
M’avez-vous pas ensemble osté la vie ?

Vous m’eussiez fait sans doute le semblable
Quand je quittay vostre rivage Anglois

Pour m’enfuir en celuy des François,
Bien qu’en nul point je ne fusse coupable.

Auparavant que sortir d’Angleterre,
L’on a chassé mes Prestres et amis ;
L’on a brizé jusqu’à mon Crucifix,
Et mes Autels l’on a jetté par terre.

Un faut semblant de Foy, d’hypocrisie,
Vous a causé cette rebellion :
Chacun esprit fait sa Religion ;
Vous voguez tous au flot de l’heresie.

Le Ciel pour vous appreste ses tempestes ;
Vous ne voyez vos malheurs à present.

Asseurez-vous que ce sang innocent
Retombera quelque jour sur vos testes.

Traistre Ecossois, mais plustost double traistre,
Le Roy s’estoit jetté entre vos bras ;
Pour de l’argent, ainsi comme Judas,
Vous avez pris et vendu vostre maistre.

Il n’est permis à la puissance humaine,
Pour cas qu’il soit, d’attenter à son roy ;
Aussi n’est-il escrit en nulle loy :
Dieu seul le peut de sa main souveraine.

Peux-tu choquer de ce Dieu la presence,
Peux-tu, meschant, estre encor plus que Dieu :
Si sa justice opère en quelque lieu,
Ce n’est le roy, mais pluslost ton offense.

Sur tous les roys Dieu est souverain maistre ;
Et si quelqu’un est injuste ou tyrant,
Ne peut-il pas de son bras tout puissant
En un clin d’œil lui arracher son sceptre ?

Ne peut-il pas l’escraser d’un tonnerre
Sans le laisser dessus un lict mourir ;
Ne peut-il pas encore le punir
De ses fleaux : peste, famine et guerre ?

Quand tu n’aurois qu’au cœur la souvenance
(Tout tel qu’il soit, qu’il est oingt du Seigneur),
Tu ne devois faire telle rigueur,
Puisque l’effet surpassoit ta puissance.

Ceux qui ont leu leur souvienne de l’Arche,
D’un qui voulut y apposer sa main.
Ce n’estoit pas avec mauvais dessein ;
Il fut puny, bien qu’il fust Patriarche.

Nul ne doit estre au monde sanguinaire.
L’on voit fluer le sang des massacrez !
Songez qui touche à des vaisseaux sacrez
Se voit puny de la mesme manière.

Vous n’avez mis seulement en deroute
Ce vaisseau saint beny du Tout Puissant ;
Mais vrays gloutons d’un digne et royal sang
L’avez succé ensemble goutte à goutte.

Quand il passa parmy la populace
Pour contester qu’on l’accusoit à tort,
Elle crioit qu’on le mist à la mort :
Maudits sujets naiz de maudite race.

Rougissez donc de cet arrest injuste ;
Je veux qu’il soit derivé du commun.
C’estoient corbeaux dont le cri importun
Tendoit après le sang d’Abel le juste.

Vos predicans, qu’en ces vers je ne flatte,

Pour s’exempter de ce meurtre inhumain,
Par leurs escrits ils se lavent la main ;
Mais ils le font ainsi que fit Pilate.

Si je voulois tracer un paralelle
À cet Aigneau qui mourut innocent,
Verroit-on pas mesme faux jugement ;
Mais sur ce point je veux caller ma voille.

À ton seigneur la vie ne desrobe,
Parce qu’il peut devenir ton amy :
David le fit à Saul son ennemy,
Se contentant de luy couper sa robbe.

Vous avez leu, ô race miserable,
La saincte loy du grand Dieu souverain :
Nul ne se doit souiller de sang humain,
Car il deffend d’occire son semblable.

Bien vray qu’il dit que l’homme pour son vice,
Y persistant, est digne du cercueil.
La dent pour dent, ainsi que l’œil pour œil,
Ce sont decrets de la saincte justice.

Mais mon espoux, vray monarque très-sage,
A-t-il jamais trempé sa main au sang ;

A-t-il jamais fait un acte meschant,
Pour desgorger sur son chef telle rage ?

Vous l’accusez selon votre heresie
D’un changement de loy : c’estoit à tort.
Il protesta, prest de souffrir la mort,
Qu’il n’eut jamais ce point en fantaisie.

Il protesta encore davantage
Qu’il a esté tousjours vostre soustien ;
Mais comme on dit : « Qui veut noyer son chien,
On le feint estre atteint de quelque rage. »

Peuple insolent, deschargez-vous encore
(Comme insensez) dessus son royal sang ;
Ces rejettons conceus dedans mon flanc
Sont les sujets qu’à present je déplore.

Estrange cas, triste metamorphose :
Je ne pensois jamais voir ma maison
Tomber aux lacs de vostre trahison ;
« Mais l’on propose, et le seul Dieu dispose. »

Disposez donc, ô divine clemence,
De ces sujets comme de mes douleurs ;
De mes enfants dechassez les mal-heurs,
Et dessus tout, donnez-moy patience.

Adieu, grandeurs ! adieu, toutes richesses !
Et les faveurs de ce val terrien :

Le vray Dieu est tout le souverain bien ;
Le possédant, on n’a point de tristesses.

Je laisse à luy d’en faire la vengeance :
Le droit royal dépend du souverain.
Il remettra mon sceptre dans ma main ;
Je crois en luy : il en a la puissance.

Le temps present mon esperance atterre,
Ce m’est un ver qui ronge mon esprit :
Car maintenant je suis, comme on m’a dit,
La reyne en paix au milieu de la guerre.

Mais neant-moins je sçay que ta malice
Se trouvera punie en ce bas lieu :
« Les jours ne sont limitez devant Dieu,
« Soit tost ou tard il en fera justice. »

Le sang royal dont j’ai pris ma naissance
Fera peut-estre un jour que le François,
Se ressentant des ruses de l’Anglois,
De son forfaict en prendra la vengeance.

Tousjours dans l’air ne regne la tempeste,
Tousjours la mer n’a ses flots irrités,

Tousjours ne s’ouvre Opis de tous costés ;
Un vain penser n’est toujours dans la teste.

Souvent le foible endure l’injustice,
Plusieurs ressorts en donnant les moyens ;
Mais neant-moins tous les princes chrestiens
Sont obligez de punir la malice.

Dieu, dont l’effet est toujours admirable,
Et qui seul est scrutateur de nos cœurs,
Peut susciter de deux vieilles rancœurs
En un moment une paix agreable.

C’est un espoir, comme toute la France
L’aspire aussi pour soulager son faix.
Ô Souverain ! donne-nous donc la paix :
Nous esperons une mesme allegeance.

Va rendre compte au Vatican
..........
De ta sincérité fardée,
Des Angloys qui n’ont point de pain,
Que tu laisses mourir de faim ;
Et de leur reine désolée
De ses bagues par toi volées.