Les Deux Muses

by Friedrich Gottlieb Klopstock

J’ai vu…, oh ! dites-moi, était-ce le présent que je voyais, ou l’avenir ? J’ai vu dans la lice la muse anglaise s’élancer vers une couronne. À peine distinguait-on deux buts à l’extrémité de la car- rière : des chênes ombrageaient l’un, autour de l’autre des pal- miers se dessinaient dans l’éclat du soir. Accoutumée à de semblables luttes, la muse d’Albion des- cendit fièrement dans l’arène, ainsi qu’elle y était venue ; elle y avait jadis concouru glorieusement avec le fils de Méon, le chan- tre du Capitole. Elle jeta un coup d’œil à sa jeune rivale, tremblante, mais avec une sorte de noblesse, dont l’ardeur de la victoire enflam- mait les joues et qui abandonnait aux vents sa chevelure d’or. Déjà elle retient à peine le souffle resserré dans sa poitrine ardente, et se penche avidement vers le but… La trompette déjà résonne à ses oreilles, et ses yeux dévorent l’espace. Fière de sa rivale, plus fière d’elle-même, l’altière Bretonne mesure encore des yeux la fille de Thuiskon : « Je m’en sou- viens, dit-elle, je naquis avec toi chez les Bardes, dans la forêt sacrée ; » Mais le bruit était venu jusqu’à moi que tu n’existais plus : pardonne, ô muse, si tu es immortelle, pardonne-moi de l’apprendre si tard ; mais au but j’en serai plus sûre. » « Le voici là bas !… Le vois-tu dans le lointain avec sa cou- ronne ?… Oh ! ce courage contenu, cet orgueilleux silence, ce regard qui se fixe à terre tout en feu… je le connais ! » Cependant réfléchis encore avant que retentisse la trom- pette du héraut… C’est moi, moi-même qui luttai naguère avec la muse des Thermopyles, avec celle des collines ! » Elle dit ; le moment suprême est venu et le héraut s’approche : « Muse bretonne, s’écrie, les ardents, la fille de la Germanie, je t’aime, oh ! je t’aime en t’admirant… » Mais moins que l’immortalité, moins que la palme de la victoire ! Saisis-la avant moi, si ton génie le veut, mais que je puisse la partager et porter aussi une couronne. » Et… quel frémissement m’agite !… Dieux immortels !… Si j’y arrivais la première à ce but éclatant… alors je sentirais ton haleine agiter de bien près mes cheveux épars ! » Le héraut donna le signal… Elles s’en volèrent, aigles rapi- des, et la poussière, comme un nuage, les eut bientôt envelop- pées… Près du but elle s’épaissit encore, et je finis par les perdre de vue.

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