Le Musicien renversé
Je sçay maintenant par usage
Que la fortune en ses revers,
Et par ces roulements divers,
Abaisse les plus grands courages.
J’estois demy soleil en F…,
Demy principe de clarté ;
Ores on m’en void escarté
Pour un peu trop d’outre-cuidance.
Toute la cour à ma parole
Changeoit d’avis et de dessein ;
Plus triste qu’un poignard au sein,
Le Roy me donne une bricolle,
Bricolle qui me met en passe
Pour jamais plus ne revenir,
Au bien duquel le souvenir
Tous malheurs mille fois surpasse.
J’etois dispensateur des vies,
Des valeureux soulagement ;
On me punit pour seulement
L’avoir de volonté ravie !
Que la fortune est inconstante !
Que ses mouvements sont puissants !
Que ses changements sont cuisans,
Quand ils arrivent outre attente !
Arre abas aujourd’hui, dit-elle,
Arre abas de cette amitié,
Qui, t’appellant chère moitié,
Ne verra jamais sa pareille.
Mille carresses et complaisances
Les P. mesmes te faisoient :
Car ceux-là qui te desplaisoient
Sortoient bien-tost hors de cadence.
De peur qu’elle ne se relie,
Ores te faut deposseder
De ce que tu peux posseder,
Parquoy elle estoit plus unie.
En rage, remply de cholere,
Voy maintenant S…,
Cete infortune tu soufrays
Par son envie traversière.
Que si, luy dy-je alors, la Parque
Qui trame le fil de tes jours
N’en arreste bien-tost le cours,
Je te feray passer la barque.
Le R. est une epinette
Dont je gouvernois les accors ;
J’avois eu la clef par le cors
Qui me fait maintenant faillette.
Si j’eusse bien sceu la musique,
Pour accorder cet instrument
Et ne chanter si hautement,
Chacun ne me feroit la nique.
C’est des tons divers l’ignorance,
Et du moyen de s’en servir,
Qui fait maintenant asservir
Mon cœur, mon bras et ma vaillance.
Celuy qui donne la mesure
Cogneut mon ton trop elevé :
Tu n’as pas, dit-il, espreuvé
Que vaut en musique cesure.
Que si quelqu’un par aventure
Entre en ma place en ce concert,
Qu’il sache que le tenor sert,
Et seul est exempt de cesure.
Que s’il veut toucher l’espinette,
Il faut cognoistre les ressorts,
Et n’imiter pas les efforts
De quelque eclatante trompette.
Car c’est irriter la fortune,
Ceste implacable deité,
Tousjours diverse à l’unité,
En diversité tousjours une.