Le Louis d’or
Sapho, qui recevez de mille endroits divers
Tant de prose galante et d’agréables vers,
Jettez les yeux sur cet ouvrage :
De grâce, daignez le souffrir ;
Quand j’eus dessein de vous l’offrir,
Votre seule bonté m’en donna le courage !
Ainsi, rare Sapho, l’ornement de nos jours,
Sans chercher de plus longs detours,
Ni sans m’excuser davantage,
Je vais commencer mon discours :
Comme je te connois discret,
Je t’avertis en confidence ;
Mais n’en dis rien, car c’est un grand secret :
À tort vous nous croyez manquer de connaissance ;
La pluspart des hommes sont fous,
Car, bien que nous sçachions nous taire,
Nous voyons ce qu’ils font pour nous,
Et savons ce qu’ils nous font faire.
Alors, avec ardeur reprenant la parole ;
« Je dirai d’or ! » repliqua la pistole.
Sur cet article, par avance,
J’impose un eternel silence
Aux ecus d’or autant qu’aux ecus blancs.
Qui sçait de ses grands biens faire un parfait usage
Est magnifique en equipage,
Fait tout avec profusion,
Tâche à donner souvent bal ou colation ;
Que s’il peut engager en quelque promenade
L’objet dont les beaux yeux l’ont sçû rendre malade,
Son carrosse attelé de six chevaux de prix
Fait trembler sous ses pas le pavé de Paris ;
Il se met en campagne, et, sans reprendre haleine,
En d’agréables lieux il conduit l’inhumaine.
Là l’aimable musique et les mets delicats,
Par des soins diligens, ont devancé leurs pas.
Cependant, ce train magnifique,
Tous ces mets delicats, cette aimable musique,
Ce qui devance ou ce qui suit,
Et qui gagne le cœur des plus indifferentes,
Ce n’est que de l’argent traduit
En cent manières differentes.
Le cavalier, surpris d’entendre ces paroles,
De sa mourante bourse arracha ses pistoles,
Et, confus autant qu’interdit,
Les croyant prêter, les rendit.
Que leur grand nombre avait des charmes si puissans,
Que souvent la plus prude, et que le plus habile,
Qui peut resister à deux cens,
Se laisse emporter à deux mille.
Rappelle un peu dans ta memoire
De Talestris la memorable histoire,
Qui, pour se delivrer de ce mortel ennui
Qu’on a toujours de trop attendre,
Arriva le matin dans le camp d’Alexandre
Et coucha le soir avec lui.
Mais depuis est venu le règne des fleurettes,
Veritable chicane en matière d’amour :
L’on ne fait qu’en dix ans ce qu’on fit en un jour.
Encore, dans ces amourettes
Où l’on se brûle à petit feu,
Si l’on trouve jamais ou coquette ou cruelle,
Ce n’est qu’un pitoyable jeu,
Et tout se passe en bagatelle.
Depuis ce long enterrement,
Le monde avoit changé de forme et de figure :
L’on y parloit differemment ;
Tout étoit d’une autre nature.
Nous n’étions même plus à l’usage de tous,
Puisqu’enfin, en sortant de dessous la muraille,
Jusques à la moindre de nous,
Parvint à la grandeur d’antique et de medaille.
Il eut beau me fondre et refondre,
Le bon homme fut confondu,
Car je ne fus rien que fondu.
Malgré la rigueur de l’absence,
L’Amour, qui sçait charmer la plus forte douleur,
Vient au secours de ma constance
Et tient ce doux propos dans le fond de mon cœur :
Vis en repos, Tircis ; ta divine princesse
Partage en ce moment ta profonde tristesse,
Et, par mille transports secondant tes desirs,
Elle te rend avec tendresse
Et douleur pour douleur et soupirs pour soupirs.
Alors, dans l’excès de ma joye,
Je sens dans mon esprit tant de charmes secrets,
Qu’en quelque rang que je la voye,
J’abandonne mon cœur aux plus hardis souhaits.
Amour, qui prens le soin d’une flamme si belle,
Afin de la rendre immortelle,
À nos cœurs amoureux donne une même loi :
Que je ne vive que pour elle,
Qu’elle ne vive que pour moi !
Qu’une impatience amoureuse
Est un supplice rigoureux !
Qu’une heure qu’on attend, et qui doit être heureuse,
Cause de momens malheureux !
Quoi ! Climène n’est point venue ?
Cette ingrate ne m’aime pas ;
Qui pourroit l’avoir retenue,
Si l’Amour couduisoit ses pas ?
Aussi, pour adoucir cette fière inhumaine,
Ecrire juste et parler bien
Ne lui purent servir de rien.
Il perdit ses pas et sa peine ;
Car, par un silence eloquent,
L’autre, sans dire mot, lui comptoit de l’argent.
Mon empreinte, toujours heureuse,
Ne ferma jamais de poulet,
Ni ne servit à de lettre amoureuse
Qui vît eventer son secret.
Leur merite est toujours connu ;
Mais les grands seigneurs sont étranges,
Et qui subsiste de louanges
Vit avec peu de revenu.
Vous qui pensez avec adresse
Fourber et coqueter sans cesse,
Même chose vous aviendra,
Autant vous en pend à l’oreille ;
Et quiconque coquetera
Craigne une avanture pareille.
Aux lauriers immortels qui couronnent sa tête
Jules vient de mêler les myrthes de l’Amour,
Un calme bien heureux succède à la tempête :
La Discorde est rentrée en son triste sejour.
Nous ne verrons former nos heureuses années
Que de beaux et paisibles jours.
De nos cruelles destinées
Jules vient d’arrêter le pitoyable cours.
Vous sçavez bien, Monsieur, que je suis accoutumée d’entendre parler des lapins, des fauvettes et des abricots ; mais après tout je n’ai pas laissé d’être surprise de la conversation que vous avez eue avec votre louis d’or, et je le trouve si bien instruit des choses du monde que j’en suis étonnée.
Quand il seroit du temps des premiers jacobus,
Des nobles à la rose et des vieux carolus,
Il ne sçauroit pas plus de choses.
Ovide a moins que lui fait de metamorphoses.
Il fait aux plus galans d’agréables leçons ;
Il raille, il fait des vers de toutes les façons.
Mais ce qu’il fait de plus etrange,
C’est qu’entre mes mains il se range ;
Car ses frères ne m’aiment pas.
Ils n’ont aussi pour moi que de foibles appas,
Et par le mepris je m’en vange.
Mais pour ce Louis d’or que je reçois de vous,
De qui la gloire est immortelle,
Qui ne craint plus ni touche ni coupelle,
Il fait seul un trésor dont mon cœur est jaloux.
D’un Louis dont la vie, en merveilles feconde,
Est l’ouvrage du ciel et le bonheur du monde,
Dont le bras triomphant et les charmes vainqueurs
Domptent les nations et captivent les cœurs ;
D’un Jule dont les soins redonnent à la France
Les jeux et les plaisirs, la paix et l’abondance,
Qui va faire couler dans nos heureux climats
Ces larges fleuves d’or, la force des États,
Et gemir de regret le Pactole et le Tage
Que la Fable a flattez d’un pareil avantage ;
D’un Jule dont les soins ont nos desirs bornez ;
Dont les sages conseils, justement couronnez,
Font voir à l’univers que la plus belle gloire
Est de cesser de vaincre au fort de la victoire.