Le Carquois satyrique

by Antoine Gaigneu (b. 1590) · 1620 French

Enfans de la vaine science,
Qui distillez vostre substance
Et faictes fumer vostre bien,
Cherchez autre philosophie,
Car qui en cette-cy se fie
Multiplie le tout en rien.

Enfans de la folle esperance
Qui dissipez vostre chevance
Pièce à pièce, comme en destal,
Cherchez autre metaphysyque,
Car qui à cette-cy s’applique
Prend le chemin de l’hospital.
Enfans de l’incertain Mercure,
Qui, dans un jour, avez la cure

De souffler cinq cent mille fois,
Cherchez autre mathematique,
Car qui en cette-cy pratique
Boit dans une escuelle de bois.
Enfans adorants l’alchimie,
Qui dedans vostre academie
Falsifiez l’or à tous coups,
Cherchez autre metempsicose,
Car qui en cette se repose
Un jour sera mangé des pouds.
Enfans de doctrine volage
Qui consommez vostre heritage,
Le plus beau bien tout le premier,
Cherchez un autre art ou science,
Car qui en cette a confiance
Mourra tout nud sur un fumier.
Enfans de la pure follie,
Qu’ores la raison vous deslie
De ce cordage trop pippeur ;
Rompez allambicqz et cornues ;
Que vos plaintes persent les nues,
Disans : Mercure est un trompeur.

Comme peux-tu, fol astrologue,
Trop orgueilleux, superbe et rogue,
Cognoistre la force des deux,
Leurs mouvemens et influance,
Puisque ta belle suffisance
N’est que d’avoir du sable aux yeux ?
Tu ne cognois pas, grosse beste,
Alors que tu lèves la teste
Pour voir les astres si souvent,
Que tu tombes dans une fosse.

Dieu ! que ta science est bien fausse,
Puis qu’elle te va decevant !
Il convient que je t’accompare
Au trop audacieux Icare,
Qui tresbucha dedans la mer ;
Tu verras bien tost que tes aisles
Fondront aux cœlestes chandelles,
Et que tu ne peux qu’abysmer.
Tu trompes par ephemerides
Les esprits de sçavoir cupides ;
Si le sort est bon ou mauvais,
Tu crois de le pouvoir predire ;
Et comme au ciel pourrois-tu lire,
Puisque tu ne le vis jamais ?
Tu ne vois ta follie extresme :
Tu ne te cognois pas toy-mesme,
Et tu veux sçavoir le futeur ;
C’est une chose imaginée,
Ce qu’on appelle destinée,
Car Dieu de nos maux n’est l’autheur.
Insensé, ne crains-tu la chaisne,
Le tourment, le mal et la peine
De celuy à qui le vautour
Le cœur mange, arrache et desvore ?
Puny plus griefvement encore
On te pourra voir quelque jour.

Prestres qui vivez sainctement,
Apportez le sainct sacrement,
Auquel nous avons tous refuge,
Et venez chasser Lucifer,
Qui se veut bastir un enfer
Dedans le corps d’un pauvre juge.
Ce demon ennemy des cieux
Luy rend si farouche les yeux
Que de frayeur mon poil s’herisse ;
S’il ne plaict à Dieu l’en guerir,
On ne verra jamais tarir
Les gros ruisseaux de l’injustice.
Voyez comme il grince les dents,
Par le demon qui, au dedans
Le bourrellant, faict qu’il se pame !
Il s’allonge et roidit si fort
Que je ne donne point de tort
À ceux qui le jugent sans ame.

Hé ! prestres, venez, accourez,
Ce pauvre juge secourez ;
Que vostre eau salubre le lave,
Et n’oblyez le pain benit,
À celle fin que l’aconit
Ne vienne à naistre de sa bave.
Comme peut-il en ce bas lieu
Estre l’image du grand Dieu,
Ayant en soy le roy des vices ?
Il devient demon peu à peu ;
On n’esteindra jamais ce feu,
Car il ayme trop les espices.
Non, non, prestres, ne venez pas :
En vain vous feriez tant de pas,
Puisque ce demon le possède ;
Celuy-là qui s’est destiné
Pour vivre et mourir obstiné
N’a besoing de vostre remède.

Jour et nuict à sa dame
Discourir de sa flame,
Se dire son vaincu,
L’appeller son idole,
Bon Dieu ! que de parole
Pour devenir coucu !
Inconstant en pareure,
Couvert de biguarreure
Comme un cameleon,
S’habiller sans prudence,
Bon Dieu ! quelle despence
Pour estre un Acteon !
Emmieller sa maîtresse,
D’une voix de liesse
Chantant quelque chanson,
Luy donner des ballades,
Bon Dieu ! que de gambades
Pour estre un lymaçon !
User de mille ruses,
Espoinçonner les muses
Contre un amant nouveau,
Luy reprendre son vice,
Bon Dieu ! que de supplice
Pour devenir toureau !

Bref, s’aveugler soy-mesme
D’une superbe estresme,
Issu d’un souffle-cul,
Ne voir point sa sottise,
Bon Dieu ! que de bestise
Pour devenir coucu !

Grand guerrier de cuisine,
Très expert à la mine
Et au faict du canon,
Non contre quelque place,
Mais contre une beccasse,
Je chante ton renom.
Grand guerrier, ton espée
Est la broche trempée
Au sang d’un lappereau,
Ton bouclier est la poelle
Où l’on a frit la moelle
De quelque goudiveau.
De tes armes le casque
Est un bon double flasque
Plein de douce liqueur.

Il faut qu’on t’y attache
Du pampre pour panache
En signe de vainqueur.
La lardoire est la lance
Qui faict voir ta vaillance
Aux peaux des animaux ;
Ton eschelle guerrière
Est une cremallière,
Et les bancs tes chevaux.
Tes petards sont marmites,
Tes targues lesche-frites,
Tes balles œufs moulets,
Ton enseigne est la nappe ;
Tu sçais donner la sappe
Aux perdrix et polets.
Le mortier plein d’espice
Est le tambour propice
À trouver le vin bon ;
L’antonnoir de bouteille
Le fiiïre qui l’esveille
À l’assaut du jambon.
Ainsi, brave courage,
Qui, vaillant au potage,
Merites le laurier
Que l’on met aux viandes
Pour les rendre friandes,
Tu es ce grand guerrier ;

Ce guerrier admirable
Qui fait voir, redoutable,
Estant dedans Paris,
Vuides les boucheries,
Caves, rostisseries ;
Et les flascons tariz.
Guerrier au nom de beste,
Ta plus grande conqueste,
Mais tes plus grands esbats,
Ce sont cave et cuisine,
Et non pas Mnemosyne,
Ou le dieu des combats.
Apollon et Bellonne
Estiment ta personne
Autant qu’un vieux cheval.
Ha ! que ma pauvre muse
Esprouvast une buse,
Te donnant son travail !

Belle et fière maîtresse,
Source de ma douleur,
Cause de mon malheur,
Trop cruelle tygresse,
Trop pleine de rudesse,
Trop pleine de rigueur,

Flesche de ma langueur,
Poincte de mon angoisse ;
La seule vanité,
La mesme cruauté.
De tous mes maux l’escorte ;
La tombe de mes jours,
Comète à mes amours,
Que le diable t’emporte !

Les muses qui m’ont amusé,
Ou plustost qui m’ont abusé,
À la fin trompent les poètes ;
Poètes amys de renom,
On ne vous a donné ce nom,
Que pour ce que pleins de pouds estes.

Tous ces petits gentilhommeaux
Me font souvenir des tombeaux
Qui ne sont beaux qu’en apparence :
Car, pour avoir des beaux habits,

Ils ne boivent à suffisance
Et ne mangent que du pain bis.

Non, non, je ne suis esbahy,
Si je me vois ores trahy
De vous, pucelles de Parnasse ;
Vous promettez beaucoup de bien,
Mais vous ne donnez jamais rien
Que sur la fin une besace.
Je croyois que vos doux fredons
M’enrichiroient de mille dons,
Et des pouds seulement j’amasse ;
Par vous je pensois prosperer,
Mais, las ! je ne puis esperer
Que sur la fin une besace.
Vos chansons et vos instruments
Ne sont que peines et tourments,
Vostre malheur du tout m’embrasse.
Vous donnez quelque passe-temps ;
Mais pour sallaire je n’attends
Que sur la fin une besace.

Je devrois me voir assouvy
De biens, pour vous avoir servy,
Et malheur sur malheur j’entasse.
Ô ! que maigre est vostre pouvoir !
De vous on ne sçauroit avoir
Que sur la fin une besace.
Ovide pour vous fust banny,
Et se vist rudement puny
Pour avoir suivy vostre audace ;
Vous luy causates son mal-heur,
Il n’eust de vous autre faveur
Que sur la fin une besace.
Homère, mignon d’Apollon,
Avec son grave violon,
Ne receut de vous autre grace
Que de mandier en tous lieux.
Que puis-je donc pretendre mieux,
Que sur la fin une besace ?
Ainsi, belles et doctes sœurs,
Pour avoir gousté vos douceurs,
Je suis une horrible carcasse,
Je suis la mesme pauvreté :
Vous n’avez autre charité
Que sur la fin une besace.
Adieu doncques, Muses, adieu,
Je n’iray plus en ce beau lieu
Où je contemplois vostre face,
Où vos lauriers je cherissois,
Puisque de vous je ne reçois
Que sur la fin une besace.

… Je me sens par ma planète
À la malice un peu porté.

Il ne s’en est fallu qu’un degré de chaleur
Pour être de mon temps le plus heureux souffleur.

Car votre argent, trop debonnaire prince,
Sans point de faute est subject à la pince.