La Surprise et fustigation d’Angoulevent

by Bernard Bluet d’Arbères (1566–1606) · 1603 French

Tel arbre on doit bien estimer
Qui touche au sercle de la lune,
Car vous voyez sans peine aucune
Qu’il produit ses fous sans semer.

J’oze chanter un prince cramoisi,
Prince superbe alors que la fortune
L’eslevoit haut au cercle de la lune,
Et que, suivy de ses joyeux suppos,
Entre les plats, les pintes et les pos,

Bourru d’esprit, il contoit les merveilles
De ses hauts faits, decoiffant les bouteilles.
Infortuné, qui ne prevoyoit pas
De quel malheur estoyent suivis ses pas ;
Que des destins les faveurs sont volages,
Et que les fous ne sont pas tousjours sages.
L’ouvrage est grand, mais rien n’est malaisé
Quand de ton feu l’esprit est embrasé.
Ayde-moy donc, renforce ma memoire,
Qu’aux Pois pilez j’emporte la victoire.
Voylà le but de mon ambition,
D’Angoulevent chantant la passion,
Qui, forcené des ardeurs de nature,
Courut luy-mesme à sa male advanture,
Estant poussé par sa fragilité
Aux doux attraits d’une tendre beauté,
Quand par desastre une laide bossue
Sous beau-semblant luy dresse maigre issue.

Cet avorton, semence d’escargot,
Trouve en chemin ce magnifique sot,

Et doucement par sa cape l’arreste,
Puis d’un clin d’œil, d’un branlement de teste,
Luy fait le signe, en luy disant tout bas :
« Venez, Monsieur, le maistre n’y est pas,
Et ma maistresse est seule retirée,
Qui vous attent pronte et deliberée ;
Portez sans plus de l’argent à foison,
On guarira vostre démangeaison. »

Or sur ce point la gloze nous remarque
Que la grandeur de ce brave monarque
Est de donner tout ce qu’il peut avoir,
Si quelque femme est pronte à son vouloir ;
Et ce vouloir est qu’en bizarre sorte
Il soit foitté tant que le sang en sorte,
Tout en cadance, et d’un bras reposé.
De telle humeur ce prince est composé.
Ainsi faisant, sa faveur il octroye,

Et, bien qu’il soit fort humble de monnoye,
Si donne-t-il ce qu’il peut amasser,
Passionné de se faire fesser,
Voire il promet plus qu’il ne sçauroit faire :
C’est à quoy tend le nœud de cet affaire.
Son excellence est de pouvoir choisir,
Un cœur contant, qui n’ait autre desir
Qu’à bassiner d’amoureuse manière,
Comme a bien faict ceste bonne barbière ;
Mais il faudroit qu’il touchast le teton
Et qu’elle prinst à plein poing son mouton.

De ces faveurs ce prince est idolâtre.
Quand il rencontre une cuisse folastre,
Dont la vertu ne suit point le guidon
Des bons soldats du gentil Cupidon,
Sobre du cul, difficile à la couche,
Et qui ne veut que personne la touche,
Tout son désir en elle est arresté.

Or, pour le jeu qui luy fut appresté,
Vous en sçaurez la plantureuse histoire
De point en point ; mais premier il faut boire.

Ce docte prince, en humeur triomphant,
Est un magot, sous le masque d’enfant,
Qui tout son corps et son esprit adonne
Pour engeoller quelque nisse personne.
Mais en ce fait il fut un aprenty

Et ne sceut point son cave signati,
Car la bossue et la belle barbière
Au goguelu firent passer carrière.
Or il vouloit, pour se faire estriller,
Au paravant que se deshabiller,
Voir tout par tout, redoutant la surprise ;
Mais la maistresse, en ce jeu bien aprise,
Estant encore en coiffure de nuit,
Monstre un desir de l’amoureux deduit,
À luy s’adresse, à qui la chair fretille :
« Venez, galand, çà, que je vous estrille ;
Vous mentez donc ? est-ce là ce velours ?
Là ce balet, qu’il ait sur ses atours. »
Il luy respond d’une basse parole :
« Ferez-vous bien la maistresse d’escole ?
Je suis mauvais, j’ay failly mechamment ;
Si j’ay menty, corrigez hardiment. »
Et, tout gaillard, esperant chère entière,
Pront, obeït aux mots de la barbière.
Mais il n’eut pas si tost les chausses bas,
Ah ! mes amis, oyez le piteux cas,
La sentinelle, en amours bien experte,
A conjuré de ce prince la perte :
S’estant posée en lieu trop descouvert,
Elle a faict prendre Angoulevent sans vert,
Et, pour mieux faire encore la pipée,
Feint d’emporter le manteau et l’espée.
Il s’en courrousse, et la barbière exprès

En se faschant soudain courut après.
Luy, chausses bas, que la fureur transporte,
Les poursuivit jusqu’au pas de la porte,
Où, rencontrant un momon gracieux
De gens masquez, qui faisoient les doux yeux,
Et le mary, qui vient en taille douce,
De gros osiers donne mainte secouce
Dessus les bras, sur le cul, sur le dos,
L’initiant comme prince des sots.
Vous eussiez dit, en les voyant combatre,
De mareschaulx qui se plaisent à batre,
L’un après l’autre, en cadance suivant,
Et que l’enclume estoit Angoulevent.
Il crie, il bruit, d’eschaper il se paine ;
Mais c’est en vain : ils reprennent halaine,
Et, de plus beau fustigant rudement,
Font de son corps des chausses d’Allemant ;
Et le barbier, qui voit besongne faitte,
Droit sur la rue aux fenestres se jette,

À haute voix s’escriant bien et beau :
« Ah ! mes amis, voyez ce maquereau !
Venez le voir, ce malheureux infâme !
Il est venu pour desbaucher ma femme. »

À ce grand bruit les voisins sont venus ;
En longue extase après s’estre tenus,
Ils ne pouvoyent lequel des deux eslire,
Ou de pleurer, ou bien s’ils devoyent rire,
Voyant sa peau grenue en maruquin,
Du tout semblable à l’habit d’Harlequin ;
Ses yeux roüillez en face rubiconde,
Tant effarez qu’ils faisoient peur au monde.
Enfin l’un d’eux, qui veit son action
Trop desplorable, en eut compassion,
Prend son pourpoint, dessus le dos luy jette ;
Le patient ratache l’esguillette,
Trousse bagage, et se sauve hardiment.
Et sçavez-vous quel fut son pensement ?
Tout aussi tost, ce n’est point baliverne,
Il eut recours tout droit à la taverne,
Où prenant cœur, s’estant un peu remis,
Il s’en va droit à l’un de ses amis,
Qui, de pitié, le voyant de la sorte,
Cinq ou six jours chez luy le reconforte ;
Fait informer de tant d’extorsion
Qui luy fut faite. Après la passion
Que tout au long il avoit entendue,
Quand on luy feit la trousse pretendue,
Assez matin, sortant de Saint-Medard,
Le vendredy que luy vint ce hazard,

Vous en rirez, si je vous dis en somme
Sa bonne grâce envers le galant homme,
Qui fut courtois, eut soin d’Angoulevent :
Pour tout loyer il luy fendit le vent.

Ayant descript la cabale secrette
De ce monarque, il est temps que je traicte
Ce que deveint le cours de son procès,
Et comme il feit reparer cest excès.
Or, pour avoir justice bonne et briefve,
Droict au baillif de Sainte-Geneviefve
Et l’un et l’autre ils se sont adressez,
Et par décrets vivement traversez ;
Tant qu’à la fin, ce prince magnifique,
Qui ne sceut oncq’ la forme de pratique,
Sur un defaut, comme il n’y pensoit pas,
Par un huissier est mené pas à pas.
Interrogé, le juge le relasche ;
Mais sa grandeur d’un tel affront se fasche,
Bouffe en colère, et dit qu’il appellet :
Par ce moyen tout vient au Chastellet.

Le Chastellet dignement se prepare
Pour opiner dessus un fait si rare.
Mesme l’on tient qu’ils devoyent arrester
Qu’Angoulevent se feroit defoiter,
Satisfaisant à ceste humeur estrange

Qui fait par fois que tant il se demange.
Mais le barbier et compagnons loyaulx,
Et la barbière, eurent lettres royaux
Pour evoquer, dont la Cour est saisie,
Ce gros procès farcy de fantaisie,
Qui, sur le champ, dos à dos les a mis.
Et plus y perd qui plus y aura mis.
Voilà comment se passa tout l’affaire
Jusqu’où j’en sçay ; pour ce je me veux taire,
Laissant là bas ce prince reculé,
Entre les sots bien immatriculé.

Tant ne fut nice, encor que nice fût
Madame Alix, que le jeu ne lui plût.
(La Fontaine, Le faiseur d’oreilles.)