L’Innocence d’amour

French

Mainte fillette du quartier
Dit, en parlant de ce mestier,
Que tous deux en mesme bricolle
Nous avons gagné la verolle,
Dont ici j’en appelle en Dieu,
Car je ne fus jamais en lieu
Quy donnast ceste villenie ;
Et plustost je lairrois la vie
Que d’aller aux endroits quy font
Porter des rubis sur le front ;
Plustost eunuque me ferois-je,
Et pareil ainsy me rendrois-je
Aux hommes sans bas de pourpoint,
Que les dames ne cherchent point.

Si je voy quelque jeune fille
Quy soit agreable et gentille,

Et quy monstre je ne sçay quoy
Pour mettre le cœur en emoy,
Pourveu qu’elle ne soit farouche,
Incontinent elle me touche,
Et ne dis pas que mon desir
Ne soit d’en faire mon plaisir.

Mais une garce de louage,
Une fille de garouage,
Si vrayment je la regardois,
Soudain je m’en confesserois ;
Et si je l’avois desirée,
Ou tant seullement admirée,
Je voudrais sur les mesmes lieux,
M’arracher le cœur et les yeux.

Tel amour est digne de blasme,
Et son feu n’est que pour une ame
Ou sans merite ou sans honneur ;
Mais Lysandre, un homme de cœur,
Un amant digne de conqueste,
Ne dance pas à telle feste,
Et n’ayme, comme les pourceaux,
La fange au lieu de claires eaux.

Voyant toutefois que nous sommes
(Chose commune à tous les hommes)

Presque en temps mesme indisposez ;
Et que n’estant des moinz prisez
Entre ceux qu’amour authorise,
Ensemble, à la rüe, à l’eglise,
On nous a veu, le plus souvent,
Comme deux frères de couvent,
Ces petites mal adviseez
(Sans dire le mot de ruseez)
Nous jugent de cœur et de voix
Tous deux assailliz à la fois
Du mal que je hay davantage
Qu’un vieux marmot, un jeune page
Et qu’un homme de Charenton,
Les sermons du père Cotton.
Mais voyez quelle medisance !
On a beau vivre en innocence,
L’on aura plus de mauvais bruicts
Que de galloper toutes nuicts
Les manteaux de soye et de laine.
Ô saison de misère plaine !

Que les choses sont mal en poinct !
L’Antechrist ne viendra-t-il point ?

Un mal de teste, une saignée
Quy m’a la jambe scratignée,
Un feu pour mourir et brusler,
Est-ce le mal quy faict peler
Et quy faict, sortant de la couche,
Parler du nez et de la bouche ?

Quant à moy, je dy sainement,
Et le public asseurement,
Que la plus chaste et la plus fille,
Et dont moins la robbe fretille
De celles quy m’ont blazonné,
Telle verolle m’a donné,
Catherine, Jeane ou Michelle,
S’il faut que verolle on appelle
Ce quy m’a tenu plus d’un mois,
Depuis le voyage de Blois,
Et dans le lict et dans la chambre ;
Où toy, gaillard de chaque membre,
Desirant me donner secours,
Tu m’as visité quelques jours,

Avant que ta santé première
Eust suivy la mesme carrière.

Mais pourquoy m’excusé-je ainsy,
Puisque les belles n’ont soucy,
La plupart, que d’estre cheries
De hauteurs de bordelleries,
Quy, presque en toutes les saisons,
Vont muant comme des oysons,
N’ayant pour sauce et pour bouteille
Que pruneaux et salsepareille ?
Puis que ceux dont l’emotion
Ne cherche par affection
Que des genres de pucelage,
Affin d’esviter le naufrage,
Sont moins doux à leurs appetitz
Que des villageois apprentiz,
De quy la main noire et terreuse
Badine près leur amoureuse,
Tournant et grattant, les yeux bas,
Leurs chapeaux ou leurs bonnets gras ?
Estant donc si plain de merite,
Ces nymphes de prix et d’elite,
Me voyant reparoistre un jour,
Me tesmoigneront plus d’amour.

Ainsy discours-je, ô Lysandre !
Afin que l’on me sçache entendre
Et que les filles du quartier,
En devisant de ce mestier,
N’accusent plus mon innocence
Et l’honneur de ta conscience,
Dont tu sçauras de bonne foy

Te laver aussy bien que moy,
Laissant à des gens sans pratique,
Sans honneur et sans theorique,
Ce mal volontaire quy prent
Aux endroicts où chacun se rend,
Et non pas aux lieux de recherche
Où l’on defend mieux une bresche.

......Jupiter étoit en garrouage
De quoi Junon étoit en grande rage.