Complainte à sa dame
- Ne lisez pas ces vers, si mieux vous n'aimez lire
- Les escrits de mon cœur, les feux de mon martyre :
- Non, ne les lisez pas, mais regardez aux Cieux,
- Voyez comme ils ont joint leurs larmes à mes larmes,
- Oyez comme les vents pour moy levent les armes,
- A ce sacré papier ne refusez vos yeux.
- Boute-feux dont l'ardeur incessamment me tuë,
- Plus n'est ma triste voix digne if estre entenduë :
- Amours, venez crier de vos piteuses voix
- Ô amours esperdus, causes de ma folie,
- Ô enfans insensés, prodigues de ma vie,
- Tordez vos petits bras, mordez vos petits doigts.
- Vous accusez mon feu, vous en estes l'amorce,
- Vous m'accusez d'effort, et je n'ay point de force,
- Vous vous plaignez de moy, et de vous je me plains,
- Vous accusez la main, et le cœur luy commande,
- L'amour plus grand au cœur, et vous encor plus grande,
- Commandez à l'amour, et au cœur et aux mains.
- Mon peché fut la cause , et non pas l'entreprendre;
- Vaincu, j'ay voulu vaincre, et pris j'ay voulu prendre.
- Telle fut la fureur de Scevole Romain :
- Il mit la main au feu qui faillit à l'ouvrage,
- Brave en son desespoir, et plus brave en sa rage,
- Brusloit bien plus son cœur qu'il ne brusloit sa main.
- Mon cœur a trop voulu, ô superbe entreprise,
- Ma bouche d'un baiser à la vostre s'est prise,
- Ma main a bien osé toucher à vostre sein,
- Qu'eust -il après laissé ce grand cœur d 'entreprendre,
- Ma bouche vouloit l'ame à vostre bouche rendre,
- Ma main sechoit mon cœur au lieu de vostre sein.