Épître 81

by Voltaire - François-Marie Arouet

quoi ! Vous voulez donc que je chante ce temple orné par vos bienfaits, dont aujourd’hui Berlin se vante ! Je vous admire, et je me tais. Comment sur les bords de la Sprée, dans cette infidèle contrée où de Rome on brave les lois, pourrai-je élever une voix à des cardinaux consacrée ? éloigné des murs de Sion, je gémis en bon catholique. Hélas ! Mon prince est hérétique, et n’a point de dévotion. Je vois avec componction que dans l’infernale séquelle il sera près de Cicéron, et d’Aristide et de Platon, ou vis-à-vis de Marc-Aurèle. On sait que ces esprits fameux sont punis dans la nuit profonde ; il faut qu’il soit damné comme eux, puisqu’il vit comme eux dans ce monde. Mais surtout que je suis fâché de le voir toujours entiché de l’énorme et cruel péché que l’on nomme la tolérance ! Pour moi, je frémis quand je pense que le musulman, le païen, le quakre, et le luthérien, l’enfant de Genève et de Rome, chez lui tout est reçu si bien, pourvu que l’on soit honnête homme. Pour comble de méchanceté, il a su rendre ridicule cette sainte inhumanité, cette haine dont sans scrupule s’arme le dévot entêté, et dont se raille l’incrédule. Que ferai-je, grand cardinal, moi chambellan très-inutile d’un prince endurci dans le mal, et proscrit dans notre évangile ? Vous dont le front prédestiné à nos yeux doublement éclate ; vous dont le chapeau d’écarlate des lauriers du Pinde est orné ; qui, marchant sur les pas d’Horace et sur ceux de saint Augustin, suivez le raboteux chemin du paradis et du Parnasse, convertissez ce rare esprit : c’est à vous d’instruire et de plaire ; et la grâce de Jésus-Christ chez vous brille en plus d’un écrit, avec les trois grâces d’Homère.

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