Épître 65

by Voltaire - François-Marie Arouet

ô déesse de la santé, fille de la sobriété, et mère des plaisirs du sage, qui sur le matin de notre âge fais briller ta vive clarté, et répands la sérénité sur le soir d’un jour plein d’orage, ô déesse, exauce mes voeux ! Que ton étoile favorable conduise ce mortel aimable ; il est si digne d’être heureux ! Sur Hénault tous les autres dieux versent la source inépuisable de leurs dons les plus précieux. Toi qui seule tiendrais lieu d’eux, serais-tu seule inexorable ? Ramène à ses amis charmants, ramène à ses belles demeures ce bel esprit de tous les temps, cet homme de toutes les heures. Orne pour lui, pour lui suspends la course rapide du temps ; il en fait un si bel usage ! Les devoirs et les agréments en font chez lui l’heureux partage. Les femmes l’ont pris fort souvent pour un ignorant agréable, les gens en us pour un savant, et le dieu joufflu de la table pour un connaisseur très-gourmand. Qu’il vive autant que son ouvrage, qu’il vive autant que tous les rois dont il nous décrit les exploits, et la faiblesse et le courage, les moeurs, les passions, les lois, sans erreurs et sans verbiage. Qu’un bon estomac soit le prix de son coeur, de son caractère, de ses chansons, de ses écrits. Il a tout : il a l’art de plaire, l’art de nous donner du plaisir, l’art si peu connu de jouir ; mais il n’a rien s’il ne digère. Grand dieu ! Je ne m’étonne pas qu’un ennuyeux, un Desfontaine, entouré dans son galetas de ses livres rongés des rats, nous endormant, dorme sans peine ; et que le bouc soit gros et gras. Jamais églé, jamais Sylvie, jamais Lise à souper ne prie un pédant à citations, sans goût, sans grâce, et sans génie ; sa personne, en tous lieux honnie, est réduite à ses noirs gitons. Hélas ! Les indigestions sont pour la bonne compagnie.

More poems by Voltaire - François-Marie Arouet

All poems by Voltaire - François-Marie Arouet →