Épître 64

by Voltaire - François-Marie Arouet

Ceux qui sont nés sous un monarque font tous semblant de l’adorer ; sa majesté, qui le remarque, fait semblant de les honorer ; et de cette fausse monnoie que le courtisan donne au roi, et que le prince lui renvoie, chacun vit, ne songeant qu’à soi. Mais lorsque la philosophie, la séduisante poésie, le goût, l’esprit, l’amour des arts, rejoignent sous leurs étendards, à trois cents milles de distance, votre très-royale éloquence, et mon goût pour tous vos talents ; quand, sans crainte et sans espérance, je sens en moi tous vos penchants ; et lorsqu’un peu de confidence resserre encor ces noeuds charmants ; enfin lorsque Berlin attire tous mes sens à Cirey séduits, alors ne pouvez-vous pas dire : on m’aime, tout roi que je suis ? enfin l’océan germanique, qui toujours des bons hambourgeois servit si bien la république, vers Embden sera sous vos lois, avec garnison batavique. Un tel mélange me confond ; je m’attendais peu, je vous jure, de voir de l’or avec du plomb ; mais votre creuset me rassure : à votre feu, qui tout épure, bientôt le vil métal se fond, et l’or vous demeure en nature. Partout que de prospérités ! Vous conquérez, vous héritez des ports de mer et des provinces ; vous mariez à de grands princes de très-adorables beautés ; vous faites noce, et vous chantez sur votre lyre enchanteresse tantôt de Mars les cruautés, et tantôt la douce mollesse. Vos sujets, au sein du loisir, goûtent les fruits de la victoire ; vous avez et fortune et gloire ; vous avez surtout du plaisir ; et cependant le roi mon maître, si digne avec vous de paraître dans la liste des meilleurs rois, s’amuse à faire dans la Flandre ce que vous faisiez autrefois quand trente canons à la fois mettaient des bastions en cendre. C’est lui qui, secouru du ciel, et surtout d’une armée entière, a brisé la forte barrière qu’à notre nation guerrière mettait le bon greffier Fagel. De Flandre il court en Allemagne défendre les rives du Rhin ; sans quoi le pandoure inhumain viendrait s’enivrer de ce vin qu’on a cuvé dans la Champagne. Grand roi, je vous l’avais bien dit que mon souverain magnanime dans l’Europe aurait du crédit, et de grands droits à votre estime. Son beau feu, dont un vieux prélat avait caché les étincelles, à de ses flammes immortelles tout d’un coup répandu l’éclat. Ainsi la brillante fusée est tranquille jusqu’au moment où, par son amorce embrasée, elle éclaire le firmament, et, perçant dans les sombres voiles, semble se mêler aux étoiles, qu’elle efface par son brillant. C’est ainsi que vous enflammâtes tout l’horizon d’un nouveau ciel, lorsqu’à Berlin vous commençâtes à prendre ce vol immortel devers la gloire, où vous volâtes. Tout du plus loin que je vous vis, je m’écriai, je vous prédis à l’Europe tout incertaine. Vous parûtes : vingt potentats se troublèrent dans leurs états, en voyant ce grand phénomène. Il brille, il donne de beaux jours : j’admire, je bénis son cours ; mais c’est de loin : voilà ma peine.

More poems by Voltaire - François-Marie Arouet

All poems by Voltaire - François-Marie Arouet →