Épître 54

by Voltaire - François-Marie Arouet

Vous ordonnez que je vous dise tout ce qu’à Cirey nous faisons : ne le voyez-vous pas sans qu’on vous en instruise ? Vous êtes notre maître, et nous vous imitons : nous retenons de vous les plus belles leçons de la sagesse d’épicure ; comme vous, nous sacrifions à tous les arts, à la nature ; mais de fort loin nous vous suivons. Ainsi, tandis qu’à l’aventure le dieu du jour lance un rayon au fond de quelque chambre obscure, de ses traits la lumière pure y peint du plus vaste horizon la perspective en miniature. Une telle comparaison se sent un peu de la lecture et de Kircher et de Newton. Par ce ton si philosophique qu’ose prendre ma faible voix, peut-être je gâte à la fois la poésie et la physique. Mais cette nouveauté me pique ; et du vieux code poétique je commence à braver les lois. Qu’un autre, dans ses vers lyriques, depuis deux mille ans répétés, brode encor des fables antiques ; je veux de neuves vérités. Divinités des bergeries, naïades des rives fleuries, satyres, qui dansez toujours, vieux enfants que l’on nomme amours, qui faites naître en nos prairies de mauvais vers et de beaux jours, allez remplir les hémistiches de ces vers pillés et postiches des rimailleurs suivant les cours. D’une mesure cadencée je connais le charme enchanteur : l’oreille est le chemin du coeur ; l’harmonie et son bruit flatteur sont l’ornement de la pensée : mais je préfère, avec raison, les belles fautes du génie à l’exacte et froide oraison d’un puriste d’académie. Jardins plantés en symétrie, arbres nains tirés au cordeau, celui qui vous mit au niveau en vain s’applaudit, se récrie, en voyant ce petit morceau : jardins, il faut que je vous fuie ; trop d’art me révolte et m’ennuie. J’aime mieux ces vastes forêts : la nature, libre et hardie, irrégulière dans ses traits, s’accorde avec ma fantaisie. Mais dans ce discours familier en vain je crois étudier cette nature simple et belle ; je me sens plus irrégulier et beaucoup moins aimable qu’elle. Accordez-moi votre pardon pour cette longue rapsodie ; je l’écrivis avec saillie, mais peu maître de ma raison, car j’étais auprès d’émilie.

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