Épître 5

by Voltaire - François-Marie Arouet

Toi qui fus des plaisirs le délicat arbitre, tu languis, cher abbé ; je vois, malgré tes soins, que ton triple menton, l’honneur de ton chapitre, aura bientôt deux étages de moins. Esclave malheureux du chagrin qui te dompte, tu fuis un repas qui t’attend ! Tu jeûnes comme un pénitent ; pour un chanoine quelle honte ! Quels maux si rigoureux peuvent donc t’accabler ? Ta maîtresse n’est plus ; et, de ses yeux éprise, ton âme avec la sienne est prête à s’envoler ! Que l’amour est constant dans un homme d’église ! Et qu’un mondain saurait bien mieux se consoler ! Je sais que ta fidèle amie te laissait prendre en liberté de ces plaisirs qui font qu’en cette vie on désire assez peu ceux de l’éternité : mais suivre au tombeau ce qu’on aime, ami, crois-moi, c’est un abus. Quoi ! Pour quelques plaisirs perdus voudrais-tu te perdre toi-même ? Ce qu’on perd en ce monde-ci, le retrouvera-t-on dans une nuit profonde ? Des mystères de l’autre monde on n’est que trop tôt éclairci. Attends qu’à tes amis la mort te réunisse, et vis par amitié pour toi : mais vivre dans l’ennui, ne chanter qu’à l’office, ce n’est pas vivre, selon moi. Quelques femmes toujours badines, quelques amis toujours joyeux, peu de vêpres, point de matines, une fille, en attendant mieux : voilà comme l’on doit sans cesse faire tête au sort irrité ; et la véritable sagesse est de savoir fuir la tristesse dans les bras de la volupté.

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