Épître 14

by Voltaire - François-Marie Arouet

Ornement de la bergerie et de l’église, et de l’amour, aussitôt que Flore à son tour peindra la campagne fleurie, revoyez la ville chérie où Vénus a fixé sa cour. Est-il pour vous d’autre patrie ? Et serait-il dans l’autre vie un plus beau ciel, un plus beau jour, si l’on pouvait de ce séjour exiler la tracasserie ? Évitons ce monstre odieux, monstre femelle, dont les yeux portent un poison gracieux, et que le ciel en sa furie, de notre bonheur envieux, a fait naître dans ces beaux lieux au sein de la galanterie. Voyez-vous comme un miel flatteur distille de sa bouche impure ? Voyez-vous comme l’imposture lui prête un secours séducteur ? Le courroux étourdi la guide, l’embarras, le soupçon timide, en chancelant suivent ses pas. Des faux rapports l’erreur avide court au-devant de la perfide, et la caresse dans ses bras. Que l’amour, secouant ses ailes, de ces commerces infidèles puisse s’envoler à jamais ! Qu’il cesse de forger des traits pour tant de beautés criminelles, et qu’il vienne, au fond du marais, de l’innocence et de la paix goûter les douceurs éternelles ! Je hais bien tout mauvais rimeur de qui le bel esprit baptise du nom d’ennui la paix du coeur, et la constance de sottise. Heureux qui voit couler ses jours dans la mollesse et l’incurie, sans intrigues, sans faux détours, près de l’objet de ses amours, et loin de la coquetterie ! Que chaque jour rapidement pour de pareils amants s’écoule ! Ils ont tous les plaisirs en foule, hors ceux du raccommodement. Quelques amis dans ce commerce de leur coeur que rien ne traverse partagent la chère moitié ; et, dans une paisible ivresse, ce couple avec délicatesse aux charmes purs de l’amitié joint les transports de la tendresse… rendez-nous donc votre présence, galant prieur de Trigolet, très-aimable et très-frivolet : venez voir votre humble valet dans le palais de la constance. Les grâces avec complaisance vous suivront en petit collet ; et moi leur serviteur follet, j’ébaudirai votre excellence par des airs de mon flageolet, dont l’amour marque la cadence en faisant des pas de ballet.

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